"Donner un sens à sa mort": en l'absence de directives préalables, quand se pose la question du don d'organes, les proches du défunt doivent parfois prendre une décision compliquée, mais susceptible de les aider à surmonter ce deuil.
Lorsque Viviane Chartier a appris qu'on allait prendre les organes de sa fille de 16 ans, asphyxiée accidentellement dans un garage à vélo, elle s'est d'abord mise en colÚre. "J'étais tellement en état de choc, je refusais de l'entendre", se souvient-elle.
C'Ă©tait en 2009. MĂ©lanie vivait chez elle en garde alternĂ©e. Un jour, la jeune fille Ă©tait rentrĂ©e du collĂšge en racontant avec enthousiasme une sĂ©ance de sensibilisation au don d'organes. "Sans cet Ă©pisode, sa maman n'aurait peut-ĂȘtre pas dĂ©cidĂ© d'accepter le don", estime sa grand-mĂšre, qui insiste aujourd'hui sur "l'importance de parler du sujet" de son vivant.
Mardi, à l'occasion de la journée nationale de réflexion sur le don d'organes et la greffe, l'Agence de la biomédecine souhaite inviter chacun à demander à ses proches s'ils sont donneurs d'organes. Le moyen le plus efficace pour que leur choix soit respecté le moment venu.
Quand leur fils de 18 ans a Ă©tĂ© victime d'un accident de voiture il y a six ans, Fabrice Jacquemard et sa femme ne se sont pas posĂ© de questions car ils savaient que c'Ă©tait sa volontĂ©. "Ca nous a enlevĂ© un poids", tĂ©moigne le pĂšre. "Nous avons mĂȘme anticipĂ© la dĂ©marche auprĂšs des Ă©quipes".
En France, la loi stipule que nous sommes tous donneurs présumés. Quand une personne est en état de mort encéphalique -environ 1% des décÚs-, les équipes médicales vérifient qu'elle n'était pas inscrite sur un registre national des refus.
Si ce n'est pas le cas, elles se tournent vers les proches pour s'assurer qu'elle n'avait pas, de son vivant, exprimé une opposition au don d'organes et de tissus. Mais les proches peuvent s'opposer au don s'ils ont un doute sur les intentions du défunt, une situation souvent liée à un manque de communication en amont.
"C'est un potentiel Ă©norme qui s'effondre, qui disparait", a regrettĂ© mardi lors d'une confĂ©rence de presse Marine Jeantet, directrice gĂ©nĂ©rale de l'Agence de biomĂ©decine, dans un contexte oĂč le nombre de greffes peine Ă retrouver son niveau d'avant Covid.
- "Quelqu'un qui attend" -
Viviane Chartier, elle, a dĂ» attendre plusieurs mois pour comprendre l'importance de ce geste: sa fille "a pu donner son cĆur et ses deux reins. On ne se remet jamais de la mort d'un enfant mais dans notre tristesse, ça fait du bien de savoir qu'on a sauvĂ© quelqu'un".
Pour les familles qui disent oui au don d'organes, permettre Ă la vie de continuer, ailleurs, les aide Ă affronter la mort. "Ca donne un sens Ă la mort, on se dit que la vie continue", confie Fabrice Jacquemard.
"Lui ne voulait pas vivre, mais il a sauvé dix personnes et c'est ce qui me permet d'avancer tous les jours", décrit aussi Caroline Estienne, dont le fils s'est pendu, à 40 ans, il y a six ans. Chez eux, la réflexion a été rapide: "à 15 ans, il avait sa carte de donneur, on en avait toujours parlé", raconte sa mÚre.
"Il y a une petite partie de lui encore quelque part", tĂ©moigne pour sa part Nadine Damizet, qui a perdu son conjoint d'un arrĂȘt cardiaque il y a deux ans. Sans ĂȘtre certaine de "faire son deuil un jour", elle se rĂ©jouit qu'il ait pu offrir "un beau cadeau" en donnant ses organes.
Chaque année, comme beaucoup de familles de donneurs, elle s'enquiert du devenir des greffés. Le don se fait anonymement, mais il est possible de savoir si les personnes qui en ont bénéficié sont en bonne santé.
Témoigner sur l'importance du don a aussi permis à Karine Gouard, 50 ans, de faire face à "l'incompréhensible": le décÚs de son mari d'une rupture d'anévrisme, puis quatre ans plus tard, celui de son fils de 17 ans dans un accident de voiture.
Pour cette infirmiĂšre, sensibilisĂ©e au sujet pendant ses Ă©tudes et sa carriĂšre, la question du don a Ă©tĂ© vite rĂ©glĂ©e: "ça a Ă©tĂ© un grand oui, presque une maniĂšre d'affronter la mort". "Depuis 2021, je tĂ©moigne pour dire que le jour oĂč ça arrive, il y a quelqu'un qui attend de l'autre cĂŽtĂ© et que ça peut ĂȘtre chacun de nous".
AFP
