Monuments de la Guerre froide

En Albanie, la bataille perdue des bunkers anti-atomiques face Ă  la mer

  • PubliĂ© le 5 dĂ©cembre 2021 Ă  16:25
  • ActualisĂ© le 6 dĂ©cembre 2021 Ă  11:08
Un chĂąteau d'eau sur la rive adriatique Ă  Seman le 18 novembre 2021

Les bunkers érigés par la dictature communiste sur les cÎtes albanaises étaient censés résister aux bombes atomiques. L'attaque ennemie n'est jamais venue mais ces monuments de la Guerre froide sont aujourd'hui dévorés par la mer.

Selon les scientifiques, les rivages du petit pays des Balkans figurent parmi les plus touchés d'Europe par l'érosion due au changement climatique et à l'urbanisation sauvage.

Sur les cĂŽtes de Seman, en Albanie centrale, les bunkers d'Enver Hoxha, dĂ©funt tyran qui s'Ă©tait fĂąchĂ© avec l'Occident, l'ex-URSS, l'ex-Yougoslavie, la Chine et se prĂ©parait Ă  ĂȘtre attaquĂ© de toutes parts, sont sous l'eau. Idem pour le poste de police, les terrains de sport, le puits de pĂ©trole. Sur les plages, des troncs d'arbres arrachĂ©s et des toits effondrĂ©s tĂ©moignent de l'impuissance face Ă  l'avancĂ©e inexorable de la mer. "Les bunkers Ă©taient censĂ©s rĂ©sister Ă  tout mais ils ont Ă©chouĂ© dans leur seule et unique bataille - contre la mer", dit Ă  l'AFP Ilir Zani, 80 ans.

Selon les habitants, l'Adriatique a avancé ici de 800 mÚtres en trois décennies. Izmir Mernica, 47 ans, a peur de voir disparaßtre son petit bar qui fait vivre sa famille. Il montre l'ancien chùteau d'eau partiellement submergé. "Nous sommes inquiets, la mer est en train de tout engloutir. Regardez cette tour devant laquelle on garait jadis les voitures".

- "Deux mĂštres par an" -

En 2009, les autorités avaient tiré sur la plage sept bunkers submergés avec des chars T-59, aprÚs la mort de vacanciers noyés dans les tourbillons créés par le courant autour des structures. Las, la mer "les a pris à nouveau", poursuit Izmir, amer.

D'aprĂšs des rapports des experts du changement climatique pour le programme de l'ONU pour le dĂ©veloppement (PNUD), "plus d'un tiers" des 427 kilomĂštres de cĂŽtes sont "touchĂ©s par l’érosion, Ă  un rythme d’un Ă  deux mĂštres par an". D'aprĂšs Abdulla Diku, spĂ©cialiste de l'environnement, pour chaque hectare, environ 27 tonnes de terre partent Ă  la mer chaque annĂ©e, soit environ onze fois plus la moyenne des pays europĂ©ens.

A Qerret, vers le nord, Vlash Moçi, 64 ans, a toujours son bunker, qui abritait autrefois des canons anti-aériens. Il l'a transformé en bar qui attire les touristes étrangers curieux d'en savoir plus sur le rÚgne paranoïaque d'Hoxha, qui avait fait construire plus de 170.000 bunkers et de nombreux tunnels souterrains anti-atomiques.

Mais il est angoissĂ©. Le bunker voisin, structure vert pĂąle aux allures de soucoupe volante, a les pieds dans l'eau. "Nous avons peur qu’un jour les grosses vagues nous avalent, c'est terrible", dĂ©clare-t-il Ă  l'AFP. Pour tenter de lutter, les propriĂ©taires de villas et d'hĂŽtels de Qerret ont construit illĂ©galement des jetĂ©es de rochers perpendiculaires Ă  la mer. Mais elles modifient les courants et empirent la situation, selon les spĂ©cialistes.

- EgoĂŻsme -

"Il s’agit de solutions individuelles qui aggravent le problĂšme et nuisent Ă  la biodiversitĂ© et aux Ă©cosystĂšmes marins", avertit Mirela Kamberi, spĂ©cialiste pour le PNUD.

Tout se ligue pour favoriser la conquĂȘte de la mer. Il y a le changement climatique, avec l'augmentation des phĂ©nomĂšnes mĂ©tĂ©orologiques extrĂȘmes et l'Ă©lĂ©vation des tempĂ©ratures et du niveau de la mer. Les experts prĂ©voient en Albanie une augmentation du niveau des eaux de 40 Ă  105 cm d'ici 2100 par rapport aux annĂ©es 1986-2005.

Il y a aussi la dĂ©forestation, l'extraction du sable des riviĂšres qui en accĂ©lĂšre le cours, l'urbanisme sauvage sur le littoral. "Le problĂšme, c'est que les gens ont coupĂ© presque tous les sapins pour construire des immeubles, endommageant les systĂšmes de la nature", peste Besnik Zara, 66 ans, en lançant sa canne Ă  pĂȘche dans l'eau. "Ici, mĂȘme les poissons ont disparu".

Sur la montagne de Shupal, prÚs de Tirana, il est facile de constater les dégùts de l'érosion, la dégradation des terres et de l'eau des riviÚres qui finissent dans le lac de Bovilla. Ce lac, qui alimente la capitale en eau potable, "est déjà considéré comme un point chaud de l'érosion", souligne Abdulla Diku.

Pour faire face, les autorités ont interdit en 2016 l'exploitation des ressources forestiÚres et adopté les engagements des conférences de l'ONU sur le climat de Paris puis Glasgow. Tirana vient aussi de renforcer la législation. "Le crime environnemental sera traité par le code pénal comme un crime contre la vie, la propriété ou en bande organisée", a averti le ministre de l'Intérieur Blendi Cuçi.

AFP

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