Ils traquent les insectes à la jumelle "thermographique" ou les équipent d'une marque de couleur ou d'un émetteur: des apiculteurs alsaciens se démÚnent pour débusquer les nids de frelons asiatiques, une espÚce invasive, prédatrice des abeilles, dont le nombre a explosé depuis deux ans.
"Chercher les nids, ça fait partie de mon travail. Si je veux continuer à faire de l'apiculture, je n'ai pas le choix", résume Mathieu Diffort, qui exploite une centaine de ruches dans la région rurale du Sundgau, prÚs de Belfort et de la frontiÚre suisse.
Avec Philippe Sieffert, son associé dans la société Api&Co, il se consacre également à la destruction des nids de frelons, ainsi qu'à leur traque, cette derniÚre activité étant aussi chronophage que peu rémunératrice.
Apparu en France en 2004, le redoutable hyménoptÚre à pattes jaunes n'a été repéré qu'en 2023 dans le Haut-Rhin, mais y est désormais solidement installé, relÚve Sean Durkin, référent local du "groupement de défense sanitaire apicole" (GDSA) mobilisé contre ce fléau.
Entre 15 et 20 nids ont été signalés dans le département en 2023, puis une petite centaine l'année suivante et "cette année on va dépasser les 400", s'alarme-t-il. ParallÚlement, le nombre de ruches attaquées ou décimées a explosé.
Les bénévoles du GDSA multiplient les actions de communication pour appeler la population à signaler les nids aperçus dans la nature - chacun peut le faire, partout en France, sur le site lefrelon.com.
Lorsqu'un nid est repĂ©rĂ©, un spĂ©cialiste se dĂ©place pour le dĂ©truire, avec un drone, une nacelle, ou une perche. En ce matin de novembre, la cible visĂ©e par Mathieu Diffort est accrochĂ©e en haut d'un chĂȘne, Ă 25 mĂštres du sol. VĂȘtu d'une Ă©paisse combinaison, l'apiculteur utilise une perche tĂ©lescopique pour injecter dans l'Ă©norme concrĂ©tion ovale une poudre insecticide bio.
- Bouts de ficelle -
Les communes "doivent prévoir une ligne budgétaire" pour ce type d'intervention, car "le phénomÚne va monter en puissance", constate Olivier Pflieger, premier adjoint au maire de Hirtzbach. "C'est un problÚme d'apiculture, mais aussi de santé publique", souligne l'élu, qui confie avoir perdu sa soeur l'an dernier, décédée d'un choc allergique aprÚs une piqûre de frelon.
A Hirtzbach, le nid a Ă©tĂ© aperçu par un ancien garde forestier. "J'Ă©tais passĂ©e 20 fois Ă proximitĂ©, et je ne l'avais pas vu", se dĂ©sole Marion Federspiel, dont l'une des six ruches, installĂ©es Ă environ 200 mĂštres, a Ă©tĂ© entiĂšrement dĂ©cimĂ©e. Certaines colonies peuvent s'installer dans des granges abandonnĂ©es, oĂč personne ne les repĂ©rera, s'inquiĂšte-t-elle.
D'oĂč les efforts dĂ©ployĂ©s par Matthieu Diffort pour chercher les nids.
Il tente d'abord de chronométrer le déplacement des insectes: capturé avec un appùt, un frelon est marqué d'un repÚre de couleur, puis relùché. Le temps qu'il met à revenir permet de déduire la distance à son nid. Répétée à au moins trois endroits, la méthode peut mener à une localisation assez précise.
Autre piste: l'apiculteur scrute les arbres avec une jumelle "thermographique", qui permet de repérer de loin les nids grùce à la chaleur - environ 30 degrés - qu'ils dégagent.
Enfin, M. Diffort expérimente une solution "high tech": sur le dos d'un frelon, préalablement anesthésié avec du CO2, il colle un minuscule émetteur, qui lui permettra de traquer ses déplacements à l'aide d'une antenne rùteau reliée à un smartphone. L'enjeu étant de trouver le nid en moins de trois heures, avant que la batterie de l'émetteur ne se vide.
Pour l'heure, la mĂ©thode est encore faillible, et surtout onĂ©reuse, d'autant que l'Ă©metteur ne peut pas toujours ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©.
Dans cette démarche coûteuse en argent et en temps, le jeune homme avoue se sentir "un peu seul" et souhaiterait davantage de financements pour la recherche. Il en va, souligne-t-il, de l'avenir de l'apiculture et de la biodiversité, mais aussi de la sécurité alimentaire, les abeilles étant indispensables à la pollinisation.
"On travaille avec des bouts de ficelle, des moyens dĂ©risoires", se dĂ©sole Sean Durkin. Le frelon asiatique, "on sait qu'on ne l'Ă©radiquera plus, il faut donc vivre avec. Et essayer de limiter au maximum sa prolifĂ©ration".Â
AFP
