Refuge pour batraciens

En Equateur, une colonie de grenouilles pour les sauver de l'extinction

  • PubliĂ© le 6 dĂ©cembre 2020 Ă  12:59
Une grenouille dite 'diablito' au centre de recherche Jambatu Ă  San Rafael, le 9 novembre 2020 en Equateur

Le rĂ©chauffement climatique fragilise les grenouilles, Ă  tel point que les scientifiques craignaient que certaines espĂšces disparaissent de la surface de la planĂšte, jusqu'Ă  la crĂ©ation en Equateur d'une arche oĂč une grande variĂ©tĂ© de batraciens ont trouvĂ© refuge.

Dans des boßtes de verre ou de plastique, sur une litiÚre de végétaux, des pierres ou dans l'eau selon les nécessités de chaque espÚce, le Centre Jambatu permet la reproduction en captivité de 34 variétés de grenouilles. Leurs populations ont dramatiquement diminué à cause de la hausse des températures et des variations d'humidité. Mais cet institut de recherche, fondé en 2011, dispose de vastes jardins et de salles interconnectées dans lesquelles les chercheurs ont reproduit différents climats.

"Le rĂȘve c'est que ces animaux reviennent. Ils ont disparu des parcs nationaux. C'est une alerte maximale. Si un animal s'Ă©teint dans un parc national, ça veut dire que nous faisons mal quelque chose. Et ce quelque chose, c'est le changement climatique", dĂ©plore Luis Coloma, directeur du centre. Parmi les Gastrotheca et Dendrobatidae, se remarque l'Atelopus ignescens ou jambato noir, qui abondait notamment dans les paramos (landes humides des Andes) et est revenu d'entre les morts.

- Un revenant en liberté -

AprÚs trois décennies d'extinction supposée, il a réapparu et est aujourd'hui le premier hÎte de l'arche à vivre en liberté. Quatre spécimens de cette espÚce, dont la femelle, plus grande que le mùle, mesure 42,5 millimÚtres, ont quitté le refuge du laboratoire pour les jardins de l'institut, à San Rafael, prÚs de Quito.

Là, les chercheurs mÚnent des essais inédits de préadaptation, auxquels l'AFP a pu assister, pour évaluer les réactions des grenouilles face aux prédateurs, aux maladies et aux variations du climat, avant une réintroduction dans leur habitat naturel.

Dans le terrarium, oĂč a Ă©tĂ© recréé un Ă©cosystĂšme de paramo, avec un cours d'eau artificiel et une vĂ©gĂ©tation andine, un jambato plonge dans le courant, Ă  la stupĂ©faction de M. Coloma. "C'est la premiĂšre fois que cet animal nage! Cela doit ĂȘtre inscrit dans sa mĂ©moire gĂ©nĂ©tique", s'exclame-t-il.

Comme pour d'autres amphibiens, le changement climatique et des maladies telle la chytridiomycose ont dĂ©cimĂ© les jambatos, jusqu'Ă  leur disparition Ă  la fin des annĂ©es 1980. Les scientifiques de Jambatu ont offert des rĂ©compenses pour en retrouver un et en 2016, un enfant indigĂšne des environs du volcan Cotopaxi (centre) dĂ©couvre un de ces batraciens et gagne les 1.000 dollars promis. S'en sont suivies d'intenses recherches dans le secteur jusqu'Ă  la rencontre avec une colonie de 36 spĂ©cimens, transfĂ©rĂ©s Ă  "l'arche des grenouilles", oĂč sont nĂ©es depuis des myriades de tĂȘtards, dont 200 ont survĂ©cu.

Dans les laboratoires se dĂ©veloppent des "populations ayant une diversitĂ© gĂ©nĂ©tique suffisante pour subsister dans le temps", explique Andrea Teran, responsable du projet. RĂ©ussir la reproduction du jambato a toutefois relevĂ© du miracle. "Il est trĂšs difficile de les faire se reproduire en laboratoire car ils ont un comportement dit +casanier+ c'est-Ă -dire qu'ils reviennent se reproduire lĂ  oĂč ils sont nĂ©s", prĂ©cise M. Coloma.

Les scientifiques ont conservé du sperme dans du nitrogÚne liquide. Mais il a fallu trouver des femelles à inséminer car les ovules ne résistent pas à la congélation. "Nous avons là un trésor inestimable", ajoute Mme Teran, se référant aussi à la peau d'amphibiens, riche en composants pour la mise au point d'analgésiques et d'antibiotiques.

- Vulnérables aux changements -

Les batraciens sont essentiels à la régulation des populations d'insectes. Mais le processus de réintroduction dans leur habitat naturel est trÚs difficile, selon M. Coloma, du fait que les grenouilles élevées en captivité ne connaissent pas leurs prédateurs et ont été protégées des maladies.

L'Equateur, petit pays à la vaste biodiversité, compte 623 espÚces d'amphibiens, dont prÚs de 60% sont classées en danger critique de disparition. "Les grenouilles ne sont pas en sécurité dans la nature. Nous n'avons pas encore de mesures d'adaptation au changement climatique" pour elles, déplore Mme Teran.

Leur peau, attractive par ses couleurs et ses dessins, les condamne. Et si son humidité leur permet de vivre dans des atmosphÚres diverses, sa perméabilité les rend sensibles aux maladies qui se développent avec le changement climatique. "Pour ces espÚces menacées dans la nature, s'il n'y a pas de colonies à l'abri dans des laboratoires, il est trÚs probable que leur avenir soit l'extinction", avertit-elle, regrettant que pour beaucoup il soit déjà "tard".

AFP

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