AprÚs avoir crié leur souffrance dans une tribune qui a fait l'effet d'une déflagration, magistrats et greffiers appellent à la grÚve mercredi et à se rassembler partout en France aux cÎtés des avocats pour réclamer des moyens "dignes" pour la justice.
Cette "mobilisation générale pour la justice", à l'appel de 17 organisations, s'annonce massivement suivie, tant l'expression d'un malaise semble avoir gagné tous les acteurs judiciaires. Les deux principaux syndicats de magistrats ont déposé des préavis de grÚve - "une premiÚre" pour l'USM, majoritaire - et appellent avec les représentants des greffiers et des avocats à des "renvois massifs" des audiences.
Des rassemblements sont prĂ©vus Ă la mi-journĂ©e devant la plupart des cours d'appel et devant certains tribunaux. A Paris, l'intersyndicale a choisi de converger vers Bercy et demande Ă ĂȘtre reçue par le ministre de l'Economie et des Finances Bruno Le Maire pour obtenir un budget "bien plus ambitieux pour la justice".
Le procÚs des attentats du 13 novembre 2015, qui se tient à la cour d'appel de Paris, "commencera exceptionnellement à 14H00 pour permettre à tout le monde de participer à la mobilisation", a indiqué mardi le président de la cour d'assises spéciale, Jean-Louis PériÚs.
Cette mobilisation sans précédent intervient trois semaines aprÚs une tribune qui proclamait: "Nous ne voulons plus d'une justice qui n'écoute pas, qui raisonne uniquement en chiffres, qui chronomÚtre et comptabilise tout". Ecrit par neuf jeunes magistrats aprÚs le suicide fin août d'une de leurs collÚgues, Charlotte, ce cri d'alarme dénonce souffrance au travail et perte de sens.
- "Point de rupture" -
Le texte a eu un succĂšs aussi fulgurant qu'inĂ©dit: en trois semaines, la tribune avait Ă©tĂ© signĂ©e par 7.550 professionnels, dont 5.476 magistrats (sur 9.000) et 1.583 fonctionnaires de greffe. Un grand nombre de juridictions s'y sont associĂ©s, en votant Ă l'issue de leurs assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales obligatoires de dĂ©cembre des motions rĂ©clamant des moyens supplĂ©mentaires, certaines annonçant par ailleurs l'arrĂȘt des audiences au-delĂ de 21h.
La contestation a mĂȘme gagnĂ© la Cour de cassation: les magistrats de la plus haute juridiction de l'ordre judiciaire ont, dans une rare prise de position, dĂ©noncĂ© lundi "une justice exsangue, qui n'est plus en mesure d'exercer pleinement sa mission dans l'intĂ©rĂȘt des justiciables".
Le constat dressé dans la tribune est également partagé par la hiérarchie judiciaire: dans un communiqué commun, les présidents des quatre "conférences", qui représentent les chefs des cours d'appel (premiers présidents et procureurs généraux) et des tribunaux judiciaires (présidents et procureurs), alertent sur une "situation devenue intenable". "Cela fait des années qu'on dénonce la souffrance au travail, la justice rendue en mode dégradé. Nous sommes arrivés à un point de rupture", fait valoir Natacha Aubeneau, secrétaire nationale de l'USM.
"On sent une unanimitĂ© assez inĂ©dite. Tout un corps qui partage le mĂȘme constat, cela fait extrĂȘmement longtemps qu'on n'a pas vu ça", renchĂ©rit Katia Dubreuil, prĂ©sidente du Syndicat de la magistrature (SM, classĂ© Ă gauche).
Le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti, qui avait heurté de nombreux magistrats et greffiers en affirmant que la justice avait été "réparée" grùce à un budget "historique", a tenté lundi de calmer la fronde, venue percuter les Etats généraux de la justice lancés mi-octobre par le gouvernement. Lors d'une conférence de presse à la Chancellerie, le ministre a défendu son bilan, le mettant en perspective, chiffres à l'appui, avec les "abandons des décennies passées", et a promis de maintenir "les efforts".
Il a notamment annoncé l'augmentation du nombre de places au concours de l'Ecole nationale de la magistrature (ENM) pour permettre l'arrivée de 380 auditeurs de justice dans les juridictions dÚs 2023, ainsi que la pérennisation de quelque 1.400 postes créés dans le cadre de la justice de proximité.
Dans un message adressĂ© mardi Ă l'ensemble des magistrats et des agents judiciaires, et consultĂ© par l'AFP, le ministre a assurĂ© avoir "entendu le mal-ĂȘtre" et les "attentes lĂ©gitimes" exprimĂ©es, assurant qu'il Ă©tait "dĂ©terminĂ© Ă amĂ©liorer durablement (les) conditions de travail et le fonctionnement de la justice".
AFP
