Patrimoine

En Turquie, des chameaux se battent dans l'arĂšne

  • PubliĂ© le 26 janvier 2019 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 26 janvier 2019 Ă  05:45
Un combat de chameaux dans l'arĂšne du festival de Selcuk, le 20 janvier 2019 en Turquie

PlacĂ©s face Ă  face, deux immenses chameaux se jaugent avant de se jeter l'un sur l'autre, la tĂȘte la premiĂšre. Dans cette arĂšne de Selçuk, dans l'ouest de la Turquie, 124 chameaux se succĂšdent pour de courts combats, une tradition centenaire que les chameliers tentent de prĂ©server.

Autour de l'arĂšne, Ă  quelques minutes de la cĂŽte Ă©gĂ©enne, plus de 2.000 personnes sont installĂ©es Ă  de petites tables, oĂč elles pique-niquent en encourageant leurs favoris et en huant les propriĂ©taires qui interviennent trop dans l'affrontement. Chaque bĂȘte s'efforce de mordiller les pieds de son adversaire et de le dĂ©sĂ©quilibrer, leurs longs cous s'entremĂȘlant sous les acclamations de la foule. Les combats, qui ne sont pas dotĂ©s de prix, durent quelques minutes et se terminent lorsqu'un chameau renverse l'autre ou le fait fuir.

"Mon pĂšre et mon grand-pĂšre avaient des chameaux, c'est une tradition ancestrale. Moi je n'en ai pas, hĂ©las, mais je vais voir tous les combats", dit Ă  l'AFP Abdullah Altintas, venu avec son Ă©pouse NilgĂŒn assister au spectacle. En Turquie, la culture du chameau remonte Ă  l'Ă©poque des YörĂŒk, un peuple nomade hĂ©ritier des anciens guerriers Seldjoukides, arrivĂ©s en Anatolie au XIe siĂšcle. Mais le premier combat organisĂ© formellement dans la rĂ©gion a eu lieu dans les annĂ©es 1830, selon Devrim ErtĂŒrk, sociologue Ă  l'universitĂ© Dokuz EylĂŒl de Selçuk. Avec la sĂ©dentarisation, les chameaux ont servi Ă  transporter des marchandises, surtout vers les ports de l'ouest de la Turquie. "Et les chameliers ont commencĂ© Ă  organiser des affrontements de chameaux dans les khans" (caravansĂ©rails) oĂč ils faisaient Ă©tape, explique M. ErtĂŒrk, lui-mĂȘme propriĂ©taire de chameaux, parmi lesquels un mĂąle de 2 ans dont il souhaite faire un lutteur. PrĂšs de 90 combats ont Ă©tĂ© programmĂ©s cette annĂ©e dans la rĂ©gion qui va de Canakkale (nord-ouest) Ă  Antalya (sud-ouest), entre dĂ©cembre 2018 et mars 2019, saison de reproduction du chameau et pĂ©riode creuse pour les habitants de la rĂ©gion alors que l'activitĂ© agricole ralentit pour l'hiver.

Patrimoine

Des associations de dĂ©fense des droits des animaux appellent rĂ©guliĂšrement Ă  l'arrĂȘt de ces combats, dĂ©nonçant leur cruautĂ©. Mais sur place, les organisateurs soutiennent que tout est fait pour protĂ©ger les chameaux, notamment en nouant une cordelette autour de leur bouche pour en limiter l'ouverture et les morsures. "Pour un chamelier, son chameau est trĂšs prĂ©cieux, (...), les propriĂ©taires font tout pour qu'il ne lui arrive aucun mal", insiste M. ErtĂŒrk. "Beaucoup portent le nom des enfants du chamelier. Mon pĂšre avait donnĂ© mon prĂ©nom, Devrim, Ă  l'un de ses chameaux". Le festival de Selçuk, l'un des plus importants, se tient tous les ans le troisiĂšme weekend de janvier.

Le premier jour, certains font défiler leur champion dans la ville. Sous les regards des habitants, les chameaux traversent le marché, parés de tissus colorés brodés à leur nom, de guirlandes de cloches et de drapeaux turcs. Un jury élit ensuite le plus bel animal. Venu de la province de Mugla, plus au sud, Erol Bilgin, le visage encadré par une casquette plate et une moustache fournie, caresse tendrement son Kara Elmas ("Diamant noir"), ùgé de 9 ans et candidat malheureux au concours de beauté. "Evidemment, chacun trouve que son chameau est le plus beau", admet-il en retirant un bout de paille de l'épaisse fourrure de son animal, "calme, respectueux et sensible". "La culture des chameaux s'estompe, mais nous souhaitons la faire perdurer", explique le maire Dahi Zeynel Bakici à l'AFP. Outre les combats, un symposium international sur les chameaux est organisé depuis trois ans à Selçuk, avec une centaine de participants à la derniÚre édition. Selon M. Bakici, le but est de pérenniser les traditions liées aux chameaux, comme les combats, et de les faire inscrire par l'Unesco au Patrimoine de l'humanité.

Saucisses

Le lendemain matin, dans le hangar sombre oĂč Kara Elmas a passĂ© la nuit, M. Bilgin s'assure que tout va bien. "Nous sommes venus de loin, donc hier il Ă©tait un peu agitĂ©. Mais ici, il a pu se dĂ©tendre avant le combat", explique-t-il. "Il sait ce qui l'attend". Autour de l'arĂšne, le public dĂ©ambule entre les camĂ©lidĂ©s et les stands de saucisses, certifiĂ©es "100% viande de chameau" et grillĂ©es sur place pour en faire des sandwiches. Les spectateurs, trĂšs majoritairement des hommes, dĂ©gustent leur pique-nique dĂšs le matin avec un verre de raki, un alcool anisĂ©... tout en rĂ©citant en choeur quelques versets du Coran avant le dĂ©but des festivitĂ©s. Nombre de duels de chameaux terminent en match nul, aucun animal ne parvenant Ă  soumettre l'autre. Les propriĂ©taires, prĂ©sents dans l'arĂšne, s'emportent parfois, tentant de pousser leur protĂ©gĂ© Ă  se battre lorsque l'animal lui-mĂȘme semble peu intĂ©ressĂ©. A plusieurs reprises, les hommes en viennent aux mains dans l'arĂšne, Ă  cĂŽtĂ© de leurs chameaux, avant d'ĂȘtre rapidement sĂ©parĂ©s par le service d'ordre. Lorsque le speaker annonce le nom de Kara Elmas, M. Bilgin amĂšne son animal dans l'arĂšne, lui fait faire un petit tour puis le place face Ă  son opposant. Les deux chameaux fondent l'un sur l'autre, se mettant mutuellement Ă  genoux plusieurs fois, sans rĂ©ussir toutefois Ă  se renverser. Match nul. Les combattants sont sĂ©parĂ©s, mais M. Bilgin est aux anges: "Je suis tellement Ă©mu. Il s'est trĂšs bien battu, au-delĂ  de mes attentes. Je suis vraiment fier", s'Ă©crie-t-il, caressant le cou de son chameau Ă  l'air imperturbable.

AFP

guest
0 Commentaires