Toute la République au Liban était au courant. Pendant des mois et jusqu'à la veille de la tragique explosion, les messages alertant sur les dangers posés par le stockage d'une énorme quantité de nitrate d'ammonium au port de Beyrouth se sont succédé.
Mais les autorités n'ont rien fait et personne ne veut assumer. Une affaire qui met une nouvelle fois en lumiÚre les manquements et les lourdeurs d'une administration sclérosée et gangrenée par la corruption.
Le 3 août, un jour avant le drame qui a fait plus de 171 morts et dévasté Beyrouth, le ministre des Travaux publics Michel Najjar reçoit une lettre du Conseil supérieur de défense soulignant le danger que représente la présence d'un énorme stock de nitrate d'ammonium au port. "J'ai été mis au courant 24 heures avant l'explosion, lorsque j'ai reçu la lettre du Conseil", a affirmé à l'AFP M. Najjar, dont le gouvernement a démissionné lundi face à la colÚre de la rue.
La lettre, datĂ©e du 24 juillet, ne lui parvient que dix jours plus tard. Pendant plusieurs jours, les administrations officielles ont fermĂ© dans le cadre des restrictions liĂ©es au nouveau coronavirus et en raison de la fĂȘte de l'Adha.
M. Najjar demande alors à son conseiller de contacter le président du conseil d'administration du port, Hassan Koraytem, aujourd'hui en détention, pour lui réclamer tous les documents relatifs au dossier. Ce dernier s'exécute. Et la direction du port se décide enfin à colmater une brÚche dans l'entrepÎt, comme le lui demandait une directive envoyée il y a trois mois par la Sûreté de l'Etat.
Dans ce mĂȘme entrepĂŽt numĂ©ro 12, il y avait aussi "de la poudre Ă canon, des feux d'artifice et des seaux de peinture", des produits hautement inflammables, selon une source de sĂ©curitĂ©. D'aprĂšs cette source, les travaux de maintenance menĂ©s le 4 aoĂ»t ont probablement provoquĂ© un incendie, qui a causĂ© la gigantesque explosion ayant soufflĂ© des quartiers entiers de Beyrouth et blessĂ© plus de 6.500 personnes.
- Dans le tiroir -
Pourquoi 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium - une substance entrant dans la composition de certains engrais mais aussi d'explosifs -, ont-elles Ă©tĂ© entreposĂ©es au port depuis six ans, au coeur de Beyrouth? Et de surcroĂźt "sans mesures de prĂ©caution" de l'aveu mĂȘme du Premier ministre dĂ©missionnaire Hassan Diab?
La cargaison avait Ă©tĂ© saisie sur un bateau ayant fait escale Ă Beyrouth en novembre 2013, et gardĂ©e dans un entrepĂŽt dĂ©diĂ© aux marchandises confisquĂ©es. Ce n'est qu'en janvier 2020 qu'un important organisme de sĂ©curitĂ© du pays, la SĂ»retĂ© de l'Etat, entame son enquĂȘte.
Dans son rapport interne conclu quelques semaines plus tard, et que l'AFP a pu consulter, elle y souligne que "des matiÚres dangereuses utilisées pour la fabrication d'explosifs" se trouvent dans l'entrepÎt et qu'une "matiÚre liquide du genre nitroglycérine hautement inflammable suinte" du hangar. Elle cite également une experte en chimie qui s'était rendue sur place et selon laquelle "ces matiÚres, si elles prennent feu, provoqueront un énorme incendie dont les conséquences pourraient presque entiÚrement détruire le port".
Mais pour une raison indĂ©terminĂ©e ce rapport restera dans les tiroirs pendant plusieurs mois. Ce n'est que fin mai que le rapport est envoyĂ© au procureur, qui donne l'ordre de faire garder le hangar et de colmater la brĂšche. Le mĂȘme rapport est juste aprĂšs envoyĂ© Ă la direction du port.
- Pas moi ! -
Depuis l'explosion, responsables politiques, judiciaires et sécuritaires se rejettent la responsabilité. Le 20 juillet, le président Michel Aoun et Hassan Diab reçoivent à leur tour le rapport de la Sûreté de l'Etat.
Vendredi dernier, M. Aoun a confirmé sa réception en disant l'avoir envoyé au Conseil supérieur de défense qui s'est adressé au ministre des Travaux publics. "Je ne suis pas responsable, je n'ai pas les prérogatives de traiter directement avec le port, il y a une hiérarchie qui doit connaßtre ses devoirs", a dit Aoun.
Poids lourd de la politique libanaise, le mouvement Hezbollah, un alliĂ© de M. Aoun, est accusĂ© d'avoir ses entrĂ©es dans le port, ce qu'il dĂ©ment formellement. AprĂšs l'explosion, le directeur gĂ©nĂ©ral des douanes Badri Daher, Ă©galement arrĂȘtĂ©, a laissĂ© fuiter pour se disculper le texte d'une lettre qu'il avait adressĂ©e en 2017 Ă un juge des rĂ©fĂ©rĂ©s. Il y renouvelait sa demande de rĂ©exporter ou de vendre la cargaison dangereuse que personne ne rĂ©clamait.
Et mĂȘme en 2014, la SĂ»retĂ© gĂ©nĂ©rale, un autre appareil sĂ©curitaire, mettait en garde contre le danger dans une lettre au prĂ©sident, au chef du gouvernement et aux ministres de l'IntĂ©rieur et des Travaux publics, selon une source judiciaire.
Ces responsables ne sont plus en poste aujourd'hui. Mais tous sont issus de la mĂȘme classe politique dont le mouvement de protestation populaire rĂ©clame le dĂ©part.
AFP

