Les voitures sont garées par centaines sur le bas-cÎté en amont, les habitants passent à pied, pour se ravitailler, aller travailler ou toute autre activité. Impossible de traverser l'épais barrage du pont de La Boucan, bastion de la contestation qui secoue la Guadeloupe depuis deux semaines.
Des carcasses de voitures brûlées, des débris en tous genres parfois enflammés ou encore une benne à ordures renversée bloquent l'entrée du pont, qui enjambe la Grande RiviÚre, plus long cours d'eau de l'ßle, à Goyave. Seul point d'accÚs par le sud à Sainte-Rose, commune de la Basse Terre qui se retrouve enclavée (l'entrée par le nord est également barrée), le passage est surveillé par des hommes pour certains cagoulés.
Il faut montrer patte blanche pour entrer dans la "République de la Boucan", surnom donné - avec humour - par ceux qui contrÎlent la succession de barrages jusqu'au centre-vile de Sainte-Rose. Ils ont chassé la maire, Claudine Bajazet, déclarée inéligible pour 30 mois, en mai, pour ne pas avoir respecté la réglementation en termes de comptes de campagne. Elle a fait appel, suspensif, devant le Conseil d'Etat.
"Une vingtaine de barrages, sur 8 km", mÚnent jusqu'au bourg, selon Ludovic Tolassy, porte-parole du mouvement Moun Gwadloup et qui sert justement sur place d'"accréditation" aux médias.
Certains barrages sont gardĂ©s en permanence, certains constituĂ©s de dĂ©bris, frigos et autres voitures calcinĂ©es, d'autres uniquement de pneus. "Les carcasses peuvent ĂȘtre poussĂ©es par les blindĂ©s (des forces de l'ordre), par contre ils sont obligĂ©s d'attendre face Ă un mur de feu, qu'il s'Ă©teigne. Ca laisse le temps de s'organiser", explique Ă l'AFP Ludovic Tolassy.
Les barrages peuvent ĂȘtre renforcĂ©s par des provisions cachĂ©es dans les ruelles adjacentes, pierres, pneus, bouteilles, palettes ou appareils Ă©lectromĂ©nagers, en cas de venue des forces de l'ordre.
Ludovic Tolassy assure qu'elles ne seraient pas reçues "par des tirs à balles réelles". Il balaie aussi la rumeur, invérifiable, selon laquelle des bouteilles de gaz, servant d'explosifs, attendraient les impétrants: "Vu le prix (27 euros, NDLR), vous croyez que les habitants l'utiliseraient pour ça?"
- Cordons sanitaire et alimentaire -
Alors qu'ont Ă©tĂ© dĂ©bloquĂ©s (temporairement ?) la quasi-totalitĂ© des barrages de Guadeloupe, les contestataires de La Boucan se disent prĂȘts Ă tenir longtemps. Leurs revendications dĂ©passent largement le retrait de l'obligation vaccinale pour les pompiers et soignants et du pass sanitaire, point de dĂ©part de la crise qui secoue l'Ăźle.
PĂȘle-mĂȘle, ils dĂ©noncent comme ailleurs le coĂ»t de la vie, le fort taux de chĂŽmage, notamment chez les jeunes, le manque d'accĂšs Ă l'eau potable et des conditions de vie prĂ©caires. Chauffeur routier, un homme cagoulĂ© qui refuse de donner son prĂ©nom gagnait "3.000 euros en mĂ©tropole". "Je suis revenu car j'aime trop mon pays. Je gagne 1.200 euros ici pour le mĂȘme mĂ©tier, alors que la vie est plus chĂšre. Il y a un problĂšme", ajoute ce pĂšre de sept enfants.
La dĂ©termination est lĂ , alors que les 20.000 habitants de Sainte-Rose commencent Ă manquer de tout. "La population nous a demandĂ© de continuer la lutte, mais d'amĂ©nager des passages, pour ne pas ĂȘtre trop pĂ©nalisĂ©s. Les agriculteurs avaient aussi besoin de sortir leur rĂ©colte", explique Yanis, ĂągĂ© d'une trentaine d'annĂ©es.
Le dispositif a donc été assoupli depuis mardi. Pompiers, Samu et ambulances, auparavant obligés de transférer leurs patients de part et d'autre du pont de La Boucan, peuvent désormais circuler librement. Personnels soignants et médecins ont eux la permission de 18h, alors que les livraisons sont autorisées selon les besoins de la population: des premiers camions, ravitaillant en gaz, essence et nourriture, ont pu entrer mardi.
Ils ont auparavant été dûment inspectés pour vérifier que des forces de l'ordre n'y étaient pas cachées. "Ca devient un peu un truc de parano", reconnaßt Ludovic Tolassy. Un nouveau "cordon alimentaire" est mis en place jeudi, d'autres suivront probablement.
- "Aucune prise" des syndicats -
Cet assouplissement a été voté. "Sur chaque barrage, il y a des personnes assez représentatives de la population sainte-rosienne. On se réunit en démocratie pour prendre des décisions, sur le fonctionnement, la suite de la contestation", affirme Ludovic Tolassy.
Quelle forme prendra-t-elle, justement ? Moun Gwadloup, à la pointe du combat dans "La République du Boucan", fait le voeu d'une coordination entre les différents barrages. Connu depuis une poignée d'années pour ses actions coups de poing, ce mouvement citoyen radical se place en dehors des négociations, pour l'instant au point mort, entre le gouvernement, l'intersyndicale et les élus locaux.
"Contrairement Ă 2009, le mouvement n'est pas parti d'eux. Les syndicats n'ont aucune prise sur les barrages", estime Ludovic Tolassy. Gina, vieille militante, avait activement participĂ© Ă cette derniĂšre grande mobilisation sociale, longue de 44 jours. "C'Ă©tait extraordinaire", se souvient-elle, montrant fiĂšrement une photo d'elle en action. "2009 Ă©tait plus un mouvement de syndicats", acquiesce-t-elle, admirant "cette espĂšce de hargne de la jeunesse", depuis sa maison en contrebas du pont de La Boucan oĂč continue la transhumance des habitants.
AFP






