Sous un lac artificiel

Hasankeyf, une ville turque de 12.000 ans bientĂŽt engloutie

  • PubliĂ© le 27 janvier 2019 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 27 janvier 2019 Ă  06:19
Sur les bords du Tigre à Hasankeyf, en Turquie, le 13 décembre 2018

Depuis la citadelle qui domine la vallĂ©e, Ridvan Ayhan observe le Tigre avec une ride au front. AprĂšs avoir subvenu aux besoins de ses ancĂȘtres pendant des siĂšcles, le fleuve s'apprĂȘte Ă  engloutir sa ville, Hasankeyf.

SituĂ©e dans le sud-est Ă  majoritĂ© kurde de la Turquie, la petite citĂ© de Hasankeyf, habitĂ©e depuis 12.000 ans, est vouĂ©e Ă  disparaĂźtre dans les prochains mois sous un lac artificiel, consĂ©quence du barrage hydroĂ©lectrique d'Ilisu construit en aval sur le Tigre. "Mes petits-enfants ne verront pas oĂč j'ai grandi, oĂč j'ai vĂ©cu. Ils me demanderont +papy, tu viens d'oĂč ? Tu as vĂ©cu oĂč ?+ Je vais faire quoi ? Leur montrer le lac ?", demande Ridvan en rĂ©ajustant l'Ă©charpe qui soutient son visage Ă©maciĂ©.

Ilisu est une piÚce centrale du Projet d'Anatolie du Sud-Est (GAP), un plan d'aménagement du territoire visant à doper l'économie de cette région longtemps négligée par Ankara en s'appuyant sur l'énergie et l'irrigation.

Face à cet ouvrage qui noiera leur ville et une centaine de villages, les quelque 3.000 habitants de Hasankeyf sont partagés entre la colÚre contre le sacrifice qui leur est imposé et l'impatience de profiter des retombées économiques promises par le gouvernement.

"Grand crime"

Retraité, Ridvan consacre tout son temps et toute son énergie à militer contre le barrage au sein du collectif "Maintenir Hasankeyf en vie", qui rassemble des ONG et des élus locaux. Assyriens, Romains, Seljoukides... Les empires se sont succédé ici, laissant derriÚre eux un patrimoine exceptionnel sur un site prisé des touristes pour ses milliers de grottes habitées jusque dans les années 1970.

"Il y a tellement d'histoire ici. A chaque coup de pioche, on tombe sur une civilisation différente", indique Ridvan. "Détruire Hasankeyf, c'est commettre un grand crime." Le gouvernement turc balaie ces critiques et soutient que tout est fait pour sauver les monuments du site, dont plusieurs ont été déplacés lors d'impressionnantes opérations.

Ce jour-là, des ouvriers s'efforcent de caler les restes d'une mosquée ayyoubide du 14e siÚcle sur une plateforme qui l'emportera à trois kilomÚtres de là, vers le futur "parc culturel". Ce grand déménagement a transformé Hasankeyf en chantier. Aux cars de touristes ont succédé une grue à l'entrée de la ville et un fourmillement de camions-bennes.

"Il n'y a plus de touristes, qui voudrait venir voir ça ?", peste Zeki, boucher "depuis toujours" dans le vieux bazar oĂč les commerçants font grise mine. "A chaque pas, tu marches dans un trou."

"De la plongée à Hasankeyf !"

En inaugurant le chantier d'Ilisu en 2006, le prĂ©sident Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait promis que ce barrage, vouĂ© Ă  devenir le deuxiĂšme plus grand du pays, apporterait "le plus grand bĂ©nĂ©fice" aux habitants. Dans le cadre de ce projet, un "nouveau Hasankeyf" est en train d'ĂȘtre construit de l'autre cĂŽtĂ© du fleuve, avec des appartements spacieux et un hĂŽpital ultramoderne.

Ahmet Akdeniz, un ancien berger qui préside aujourd'hui l'Association culturelle de Hasankeyf, soutient sans réserve la construction du barrage et n'a qu'une hùte : "Enfin commencer (sa) nouvelle vie". Mais la construction de la ville, une succession de petits immeubles séparés par des routes boueuses pour la plupart non goudronnées, traßne en longueur. Ahmet, qui devait emménager en décembre, cible désormais l'été prochain.

"Regardez comment on vit aujourd'hui", dit-il en faisant visiter sa maisonnette de 45m2 aux murs fissurĂ©s et chauffĂ©e par un poĂȘle Ă  bois. Il y habite avec six membres de sa famille. "Tout ce qu'on veut, c'est vivre dignement." Ahmet est Ă©galement persuadĂ© que le barrage va donner un coup de fouet au tourisme, grĂące Ă  la rĂ©novation de la citadelle et de certaines grottes qui seront Ă©pargnĂ©es par la montĂ©e des eaux.

"Il va y avoir des bateaux, un téléphérique, on va avoir des hÎtels", s'enthousiasme-t-il. "Certains de nos jeunes ont déjà commencé à se former à la plongée. De la plongée à Hasankeyf, vous imaginez ?"

Vie en suspens

Les ingénieurs attendent le feu vert de M. Erdogan pour fermer la derniÚre des trois vannes du barrage encore ouverte et achever de retenir l'eau, un processus entamé l'été dernier. A ce moment-là, un compte à rebours de trois mois s'enclenchera pour Hasankeyf avant la submersion.

Contactée par l'AFP, la Gestion des eaux (DSI), responsable des barrages en Turquie, n'a pas communiqué de calendrier. Mais les médias rapportent que l'affaire sera bouclée en 2019.

Avant mĂȘme d'ĂȘtre terminĂ©, le projet a dĂ©jĂ  eu un impact considĂ©rable sur les habitants, explique SĂŒleyman Agalday, propriĂ©taire d'un petit cafĂ© fait de quelques tabourets protĂ©gĂ©s par une toiture de branchages.

L'opacité, les retards et les péripéties notamment financiÚres qui ont accompagné la construction du barrage, dont le projet initial remonte aux années 1960, ont "causé beaucoup d'incertitude dans notre vie", dit-il, emmitouflé dans sa parka.

Le classement de Hasankeyf en zone spéciale de conservation en 1981 s'est accompagné d'une interdiction de construire qui a tenu les investisseurs à l'écart et poussé de nombreux habitants à quitter la ville.

Il y a quelques semaines, SĂŒleyman s'est rendu dans la province voisine de Sanliurfa pour voir le village de Halfeti, submergĂ© depuis une vingtaine d'annĂ©es Ă  cause d'un barrage sur l'Euphrate, l'autre grand fleuve qui abreuve la rĂ©gion. "LĂ -bas, j'ai vu Ă  quoi ressemblerait mon avenir et ça m'a fait mal", raconte-t-il. "Je suis allĂ© m'asseoir dans un coin et j'ai pleurĂ©."

AFP

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1 Commentaires
Templier974
Templier974
2 ans

Je croyais qu'Air Austral avait des réacteurs ?