Le jeune Soudanais enlÚve son T-shirt et lance: "Je te jure, je vais sauter. Je ne sais pas nager, mais je ne peux plus rester ici!". A bord de l'Ocean Viking, au large des rivages de l'Europe méridionale, la tension monte parmi les migrants secourus en mer.
Cela fait cinq jours, mardi, que 118 migrants fuyant la Libye ont Ă©tĂ© recueillis Ă bord du navire humanitaire de SOS MĂ©diterranĂ©e. Et pour certains, entassĂ©s Ă bord d'une embarcation en bois, le pĂ©riple avait commencĂ© 48 heures plus tĂŽt. Depuis, ils errent souvent pieds nus sur le pont de ce bateau de 69 mĂštres, quand ils ne se serrent pas dans le conteneur blanc oĂč ils dorment Ă mĂȘme le sol.
Ce lundi matin, le soleil cognait dĂ©jĂ fort en MĂ©diterranĂ©e, entre la Sicile et Malte, oĂč l'Ocean Viking tourne en rond en attendant qu'on lui attribue un port de dĂ©barquement. Et un groupe de Marocains, d'Egyptiens et un Soudanais ont sonnĂ© une rĂ©volte qui sommeillait depuis la veille, dĂ©jĂ .
Une revendication, unanime sur le bateau, domine: "On veut parler Ă nos familles. Je suis restĂ© longtemps en mer, je n'ai pas prĂ©venu la famille, qui doit penser que je suis mort. Je suis sĂ»r que mes enfants se disent +papa est mort+", rĂ©pĂšte inlassablement SaĂŻd, un Ăgyptien de 35 ans au bord des larmes.
Une demi-heure plus tÎt, avec un Soudanais, lui aussi avait menacé de se "jeter à l'eau", mimant le plongeon de ses mains en signe de désespoir, si on ne lui permettait pas de passer ce simple appel. "Je leur avais dit que ça prendrait deux jours, de traverser. Maintenant ça fait presque sept jours", explique-t-il, jogging du Paris Saint-Germain retroussé sur une jambe plùtrée.
Plus tÎt, un Marocain pestait, avec un brin de mauvaise foi, que leur embarcation "était presque arrivée" sur l'ßle italienne de Lampedusa (ils étaient à 100 km) lorsque l'Ocean Viking les a ramenés à bord. "Ca fait cinq jours et on est toujours là , laissez-nous partir!", s'est-il exclamé.
- Rumeurs -
Les esprits s'Ă©chauffent, les rumeurs font leur apparition. Les Bangladais Ă bord auraient ainsi accĂšs Ă un rĂ©seau wifi et pourraient secrĂštement ĂȘtre en lien avec leur famille. "Soyez patients", leur a rĂ©pĂ©tĂ© l'Ă©quipe de SOS MĂ©diterranĂ©e, dont plusieurs membres se sont succĂ©dĂ© sur le pont pour dĂ©miner la frustration. Et Ă©viter de revivre les scĂšnes improbables vĂ©cues sur d'autres bateaux d'oĂč des migrants Ă bout de patience se sont dĂ©jĂ jetĂ©s Ă l'eau par le passĂ© pour tenter de rallier la terre Ă la nage.
Dans l'immĂ©diat, dĂ©cision a Ă©tĂ© prise de donner plus d'espace en ouvrant par exemple un conteneur servant habituellement d'abri aux femmes ? il n'y en a qu'une Ă bord, cette fois, avec son mari. La situation Ă©tait "chaude", reconnaĂźt Ludovic, marin-sauveteur qui a Ă©tĂ© le premier Ă raisonner les tĂȘtes brĂ»lĂ©es. "Mais c'est surtout honteux que les EuropĂ©ens ne rĂ©pondent pas Ă nos demandes pour avoir un port de dĂ©barquement. C'est inhumain de les laisser croupir lĂ dans ces conditions", dĂ©nonce-t-il auprĂšs de l'AFP, dont un journaliste est embarquĂ© Ă bord. "Que les politiciens viennent voir ces gens qui dorment par terre dans un conteneur."
Il est "urgent qu'ils soient pris en charge", explique-t-on au sein de l'ONG qui affrĂšte le bateau. En attendant, impossible de faire un pas sur le pont de l'Ocean Viking sans ĂȘtre interpellĂ© par cette interrogation: "Quand est-ce qu'on arrive en Europe ?"
Pour y rĂ©pondre, Maggie, responsable des questions humanitaires Ă bord, a fait dĂ©filer plusieurs groupes, par nationalitĂ©s. Assis en ronde, elle rassure: "Selon le droit maritime international, n'importe quelle personne secourue en mer doit ĂȘtre amenĂ©e dans un port sĂ»r, et la Libye n'est pas un pays sĂ»r". "OK", rĂ©pond un Bangladais. "Mais pour nos familles, pour l'instant, on est toujours morts."
AFP


