Face aux défauts de l'outil

L'appli pour demander l'asile aux Etats-Unis, cauchemardesque loterie pour les migrants

  • PubliĂ© le 11 mai 2023 Ă  08:03
  • ActualisĂ© le 11 mai 2023 Ă  08:07
Un migrant montre l'application "CBP One" dans un campement de Ciudad Juarez, au Mexique, le 10 mai 2023

Demander l'asile aux Etats-Unis reposera en grande partie, Ă  partir de vendredi, sur une application. Mais ce processus technologique apparaĂźt dĂ©connectĂ© de la rĂ©alitĂ© dramatique de la frontiĂšre, oĂč tĂ©lĂ©phones, wifi et Ă©lectricitĂ© sont un luxe pour les migrants.

L'application "CBP One" du Service des douanes et de la protection des frontiÚres (CBP) a été conçue pour centraliser les demandes d'asile aux Etats-Unis. Mais les migrants entassés au Mexique pleurent de frustration face aux défauts de l'outil, noté 2,5 étoiles par les utilisateurs de la boutique Apple.

"C'est incroyable qu'une application décide pratiquement de nos vies et de notre avenir", se plaint à l'AFP Jeremy de Pablos, un Vénézuélien de 21 ans, qui campe depuis des semaines à Ciudad Juarez, ville mexicaine à la frontiÚre avec le Texas.

M. de Pablos, qui a le teint foncé, raconte que le plus difficile est de franchir l'écueil de l'outil de reconnaissance faciale de l'application. "C'est le bingo, elle reconnaßt qui elle veut bien reconnaßtre", soupire-t-il.

"Le vrai mur, c'est l'application. Pas celui-là", ajoute-t-il en désignant l'imposant mur qui serpente le long de la frontiÚre américano-mexicaine.

Washington a lancé "CBP One" en janvier dans la perspective de la levée du "Titre 42", la mesure sanitaire que Donald Trump avait utilisée pour fermer la frontiÚre pendant la pandémie.

Le "Titre 42", qui expirera jeudi à 23H59 heure de Washington (03H59 GMT vendredi), conférait la possibilité aux autorités américaines de refouler immédiatement tous les migrants entrés dans le pays, y compris les demandeurs d'asile. Des millions de personnes, expulsées en vertu de cette mesure, ont créé des campements improvisés au Mexique.

Les nouvelles rĂšgles, Ă  partir de vendredi, imposent aux candidats Ă  l'asile de demander au prĂ©alable un rendez-vous sur "CBP One", sous peine d'ĂȘtre refoulĂ©.

Les autorités ont augmenté les quotas journaliers ainsi que les plages horaires pour s'inscrire sur "CBP One". Reste que l'appli n'est pas accessible à tout le monde.

- Mobiles obsolÚtes ou cassés -

De nombreux migrants arrivent à la frontiÚre au terme d'un voyage exténuant, dont sortir vivant relÚve de l'exploit. On leur vole leurs téléphones. Ou bien ils les perdent en traversant des riviÚres à la nage. La plupart ont des mobiles obsolÚtes ou endommagés.

Antonio Sånchez Ventura, arrivé à Ciudad Juarez avec son frÚre, raconte qu'il a été dépouillé de tout sur le chemin. Il vit dans la rue et se nourrit de dons. Son unique objectif à présent est de trouver l'argent pour acheter un téléphone et télécharger "CBP One".

Les migrants qui attendent Ă  Ciudad Juarez vivent souvent sous des tentes sans Ă©lectricitĂ©. Ils rechargent leurs tĂ©lĂ©phones, dans des stations improvisĂ©es aux enchevĂȘtrements prĂ©caires de fils. Ils consacrent leurs derniers deniers Ă  acheter du crĂ©dit pour accĂ©der Ă  internet. Mais c'est lĂ  que commence la deuxiĂšme partie du dĂ©fi.

"Regarde, c'est bloqué", peste Ronald Huerta, un Vénézuélien, incapable d'aller au-delà de la configuration linguistique de l'application.

Non loin de là, Ana Paola, 14 ans, pleure à chaudes larmes: une actualisation de l'appli a effacé toutes ses données ainsi que celles de sa famille.

- "J'en ai marre !" -

"Je suis crevée! J'en ai marre!" sanglote l'adolescente tout en cliquant frénétiquement sur le bouton "envoi" pour recréer les profils de sa famille. Avec comme invariable réponse: "Erreur 500".

"C'est un cauchemar, un véritable supplice. Cette application nous mine émotionnellement et psychologiquement", ajoute son pÚre, Juan Pavon, un commerçant qui a fui le Venezuela avec sa famille.

Pendant des semaines, son épouse s'est évertuée à demander des rendez-vous pour toute la famille sur "CBP One" à l'aide d'un vieil iPhone. Mais elle n'a finalement obtenu un créneau que pour elle et maintenant, la famille est séparée par la frontiÚre.

A l'approche de la fin du "Titre 42", l'inquiĂ©tude monte. Nombreux sont ceux qui perdent patience et passent illĂ©galement aux États-Unis.

"J'ai attendu, attendu et attendu, mais j'en ai eu assez. Il n'y avait aucun moyen d'obtenir un rendez-vous", raconte Luis Quintana, un Vénézuélien qui a passé trois mois dans les rues de Ciudad Juarez et qui, frustré, a finalement décidé de se faufiler par un trou dans le mur vers El Paso, au Texas.

"Il est frustrant de constater que cette partie importante du processus est à la merci d'une technologie souvent défaillante et non accessible à tous", déplore Raul Pinto, avocat au Conseil américain de l'immigration.

Washington a annoncé cette semaine que l'application allait connaßtre des améliorations. "Nous espérons que cela résoudra quelques problÚmes", dit M. Pinto. "Mais nous sommes trÚs déçus qu'il n'y ait pas d'alternative pour que les gens puissent accéder à quelque chose d'aussi important et vital que la procédure de demande d'asile".

AFP

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