Pacte conclu avec l'État islamique

Lafarge en Syrie: l'ex-PDG Bruno Lafont Ă  son tour mis en examen

  • PubliĂ© le 9 dĂ©cembre 2017 Ă  02:38
  • ActualisĂ© le 9 dĂ©cembre 2017 Ă  06:04
Bruno Lafont le 18 février 2015 lors d'une conférence de presse à Paris

La direction française de Lafarge pouvait-elle ignorer le pacte conclu par sa filiale syrienne avec l'Etat islamique (EI)? L'ex-PDG Bruno Lafont et un autre dirigeant ont été mis en examen vendredi pour "financement d'une entreprise terroriste", tout comme l'ex-directeur général Eric Olsen jeudi, une premiÚre pour de grands patrons français.


M. Lafont, PDG du cimentier Lafarge de 2007 à 2015, et Christian Herrault, ex-directeur général adjoint chargé notamment de la Syrie, ont également été mis en examen pour "mise en danger de la vie d'autrui", a-t-on appris de source judiciaire. Ils ont été placés sous contrÎle judiciaire et devront s'acquitter d'une caution, a ajouté cette source, sans en préciser le montant.
Les deux dirigeants avaient été placés en garde à vue mercredi dans les locaux du Service national de douane judiciaire (SNDJ) avec Eric Olsen.

Ce dernier, DRH puis directeur gĂ©nĂ©ral adjoint du groupe Ă  l'Ă©poque des faits, avant de devenir directeur gĂ©nĂ©ral aprĂšs la fusion du cimentier français avec le Suisse Holcim en 2015, a Ă©tĂ© mis en examen jeudi pour les mĂȘmes chefs et Ă©galement soumis Ă  un contrĂŽle judiciaire. Il devra s'acquitter d'une caution de 200.000 euros, a indiquĂ© Ă  l'AFP une source proche du dossier.

L'affaire est hors norme: la filiale syrienne (Lafarge Cement Syria, LCS) de la société est mise en cause pour avoir pactisé avec l'EI entre novembre 2013 et septembre 2014 afin de maintenir son usine de Jalabiya (nord du pays) dans une zone de conflit tenue notamment par l'organisation jihadiste.

Elle lui a fait remettre, via un intermédiaire, plus de 500.000 dollars et lui a acheté des matiÚres premiÚres, dont du pétrole, en violation d'un embargo de l'Union européenne, selon un rapport rédigé à la demande de LafargeHolcim par le cabinet américain Baker McKenzie.

- Lafont "réguliÚrement informé"? -


Les enquĂȘteurs tentent de dĂ©terminer si la direction Ă  Paris Ă©tait au courant de tels agissements. Les contradictions entre les trois responsables sont nombreuses. Christian Herrault, qui a reconnu dĂ©but 2017 que le groupe avait Ă©tĂ© victime d'une "Ă©conomie de racket", a de nouveau assurĂ© en garde Ă  vue, puis devant les juges vendredi, "avoir rĂ©guliĂšrement informĂ© Bruno Lafont de la situation", a relatĂ© une source proche du dossier Ă  l'AFP.

D'aprĂšs le rapport Baker McKenzie, l'ex-directeur adjoint opĂ©rationnel a aussi affirmĂ© avoir adressĂ© un courriel Ă  M. Lafont en juillet 2014 pour l'informer que l'usine Ă©tait Ă  l'arrĂȘt, le temps de trouver un accord "clair" avec l'EI. Mais l'ex-PDG, entendu en janvier en audition libre par le SNDJ, a dĂ©menti avoir eu connaissance de tels faits. "Pour moi, les choses Ă©taient sous contrĂŽle", avait-il affirmĂ©.

"Mon client assume toutes ses responsabilités. Une seule question se posait pour lui: fallait-il abandonner l'usine aux mains de l'ennemi ou se soumettre au racket pour pouvoir résister", a réagi l'avocate de M. Herrault, Solange Doumic. Egalement sollicité, le conseil de Bruno Lafont n'était pas disponible dans l'immédiat.
Il est aussi reproché à Lafarge de ne pas avoir assuré la sécurité de ses employés syriens, restés seuls sur place alors que la direction de l'usine avait quitté la Syrie et que les expatriés avaient été évacués.

Outre les trois responsables, trois cadres de Lafarge, dont deux ex-directeurs de l'usine, ont Ă©tĂ© mis en examen dans cette enquĂȘte menĂ©e au pas de charge par les juges d'instruction. PlacĂ©s sous contrĂŽle judiciaire, "ils rejettent la responsabilitĂ© de la poursuite de l'activitĂ© de la cimenterie sur la maison-mĂšre", d'aprĂšs une autre source proche du dossier.

Quant à Eric Olsen, il a affirmé devant les juges "n'avoir cessé d'alerter les dirigeants opérationnels, notamment M. Herrault, sur la situation dans l'usine, relevant qu'il n'avait pas le pouvoir de la fermer", d'aprÚs cette source. Il a démenti avoir eu connaissance de tout versement litigieux.

"Mon client va former un recours contre sa mise en examen et ne souhaite qu'une chose: que toute la lumiÚre soit faite sur cette affaire le plus vite possible", a déclaré à l'AFP son avocat, Pierre Cornut-Gentille.

Des organisations non gouvernementales, dont Sherpa, partie civile dans ce dossier, souhaitent aussi que les investigations fassent la lumiÚre sur ce que savaient les autorités françaises de l'époque sur les activités de Lafarge en Syrie.?

AFP

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