Elle émet plus de carbone qu'elle n'en absorbe

L'Amazonie vacille prĂšs du point de non-retour

  • PubliĂ© le 4 novembre 2021 Ă  11:05
  • ActualisĂ© le 4 novembre 2021 Ă  11:19
Vue aérienne d'une zone de déforestation de l'Amazonie, le 15 septembre 2021 à Labrea, au Brésil

Il y a quelque chose qui cloche. Dans son laboratoire, la chimiste brésilienne Luciana Gatti passe et repasse ses chiffres en revue. Il doit y avoir une erreur quelque part.

Mais toujours la mĂȘme sombre conclusion s'impose: l'Amazonie, la plus grande forĂȘt tropicale du monde -- cet "ocĂ©an vert" sur lequel comptait l'humanitĂ© pour absorber ses Ă©missions polluantes et la sauver du dĂ©sastre -- Ă©met dĂ©sormais plus de carbone qu'elle n'en absorbe.

Étendu Ă  travers une partie de l'AmĂ©rique du Sud comme une exubĂ©rante tache vert profond, le bassin amazonien est l'une des plus grandes rĂ©gions sauvages au monde. Il regorge d'une vie nourrie par la chaleur tropicale, les pluies torrentielles et ces riviĂšres qui serpentent Ă  travers la jungle comme des veines bleutĂ©es.

La majestueuse forĂȘt aux trois millions d'espĂšces offre une vĂ©gĂ©tation luxuriante qui absorbe d'Ă©normes quantitĂ©s de carbone grĂące Ă  la photosynthĂšse -- cruciale au moment oĂč l'humanitĂ© lutte pour limiter les gaz Ă  effet de serre qui rĂ©chauffent la planĂšte. Alors que les Ă©missions de dioxyde de carbone ont augmentĂ© de 50% en 50 ans, dĂ©passant les 40 milliards de tonnes dans le monde en 2019, l'Amazonie a absorbĂ© une bonne part de cette pollution: presque deux milliards de tonnes par an, jusqu'Ă  rĂ©cemment.

Mais les hommes ont aussi passĂ© ce demi-siĂšcle Ă  dĂ©truire et Ă  brĂ»ler des pans entiers de la forĂȘt amazonienne pour faire place au bĂ©tail et aux cultures. Depuis, le BrĂ©sil est devenu le premier producteur et exportateur de bovins au monde. Luciana Gatti, qui travaille Ă  l'Institut national d'Ă©tudes spatiales (INPE), analyse la qualitĂ© de l'air de l'Amazonie, le carbone qu'elle absorbe et Ă©met.

Elle guette les signes d'un scénario cauchemardesque: le "point de basculement" climatique, au-delà duquel la libération de CO2 et de méthane est inéluctable et le changement de l'écosystÚme irréversible. Passé ce seuil critique, une partie de l'Amazonie se transformera en savane. Pour les scientifiques, il s'agirait d'une catastrophe: au lieu d'enrayer le réchauffement climatique, l'Amazonie l'accélÚrerait.

Les arbres mourraient les uns aprĂšs les autres, la forĂȘt relĂącherait 123 milliards de tonnes de carbone dans l'atmosphĂšre. Selon une Ă©tude faisant autoritĂ©, l'Amazonie atteindra ce point de non-retour lorsque 20 Ă  25% de sa surface aura Ă©tĂ© dĂ©boisĂ©e. Aujourd'hui, nous en sommes Ă  15% -- contre 6% en 1985 -- dont 80 Ă  90% sont des pĂąturages.

Quand elle n'est pas dans son laboratoire prÚs de Sao Paulo, Luciana Gatti forme des pilotes à la collecte d'échantillons. Elle leur apprend à plonger en spirale d'une altitude de prÚs de 4.400 mÚtres pour emplir des flasques d'air. Au fil des mois, la chercheuse de 61 ans, spécialisée en chimie atmosphérique, a vu ces flasques témoigner d'une évolution de plus en plus inquiétante.

En juillet, elle a publiĂ© avec son Ă©quipe dans la revue Nature leurs dĂ©couvertes les plus sombres. D'abord, l'Amazonie est dĂ©sormais un Ă©metteur net de carbone, essentiellement en raison des incendies volontaires. Pire, c'est dĂ©jĂ  le cas dans le sud-est de cette immense rĂ©gion, mĂȘme dĂ©duites les Ă©missions dues aux feux.

L'Amazonie, coeur de l'élevage de bovins du Brésil, n'a plus besoin de l'aide des hommes pour recracher du carbone dans l'air. Elle a commencé à le faire toute seule. "Nous sommes en train de tuer l'Amazonie", dit Mme Gatti, "et ce n'est pas quelque chose que nos modÚles sur le climat ont pris en compte. Aussi mauvaises que soient les prévisions (sur le changement climatique), elles sont optimistes".

"L'Amazonie est devenue un émetteur de carbone bien plus tÎt que personne n'aurait imaginé. Cela signifie que nous allons arriver à un scénario de film d'horreur bien plus tÎt aussi". La recherche de Luciana Gatti n'est que l'un des récents travaux à tirer la sonnette d'alarme sur l'Amazonie. Elle se fonde sur des informations collectées de 2010 à 2018.

Depuis, la destruction s'est accĂ©lĂ©rĂ©e, tout particuliĂšrement au BrĂ©sil, qui hĂ©berge 61% de la forĂȘt tropicale. À son arrivĂ©e au pouvoir en 2019, grĂące en partie au soutien du puissant lobby de l'agronĂ©goce, le prĂ©sident d'extrĂȘme droite Jair Bolsonaro a dĂ©clarĂ© vouloir ouvrir les terres protĂ©gĂ©es et les rĂ©serves indigĂšnes Ă  l'agriculture et Ă  l'extraction miniĂšre.

Sous Jair Bolsonaro, la déforestation de l'Amazonie brésilienne a atteint une moyenne annuelle d'environ 10.000 km2 -- la superficie du Liban -- contre quelque 6.500 km2 pendant la décennie précédente.

- Bienvenue dans la jungle -

Aujourd'hui, quand on traverse le sud-est de l'Amazonie, on ne voit plus grand chose de la forĂȘt tropicale. C'est une terre de chapeaux de cowboys, de bottes Ă  Ă©perons, de boucles de ceinturon Ă©normes, de petites villes poussiĂ©reuses pleines de magasins de matĂ©riel agricole et d'Ă©glises Ă©vangĂ©liques. Des panneaux gĂ©ants y annoncent des rodĂ©os ou des enchĂšres de bĂ©tail, quand ils n'accueillent pas le visiteur d'un "Notre ville soutient Bolsonaro".

De vastes plaines de pĂąturage ou de soja s'Ă©tendent Ă  perte de vue, une monotonie Ă  peine rompue ici ou lĂ  par du bĂ©tail paissant, un petit bout de forĂȘt ou un arbre solitaire. Autrefois, la jungle recouvrait tout ici.

Quand Jordan Timo Carvalho s'est installé en 1994, les futurs éleveurs avaient un énorme travail de déboisement à faire. Timo, qui a grandi dans l'Etat du Minas Gerais (sud-est), venait d'obtenir son diplÎme d'ingénierie agricole lorsque son pÚre a acheté pour lui à un ancien combattant de la guerre de 39-45 une parcelle de terre dans la municipalité de Sao Felix do Xingu, dans l'Etat septentrional du Para.

A 24 ans, il a immĂ©diatement embrassĂ© l'esprit de conquĂȘte de ces aventuriers, voyous et migrants pauvres Ă  la recherche de la fortune. C'est en 1970 que la "colonisation" Ă  grande Ă©chelle de l'Amazonie a Ă©tĂ© lancĂ©e au BrĂ©sil, sous la dictature militaire.

La modernisation du pays et la croissance Ă©conomique sont alors taxĂ©es de "miracle brĂ©silien" et le rĂ©gime militaire (1964-1985) considĂšre l'Amazonie comme arriĂ©rĂ©e. Un "Plan national d'intĂ©gration" pour construire des routes Ă  travers la forĂȘt tropicale est promu.

Le gouvernement fait campagne pour attirer des pionniers, promettant "de la terre sans hommes pour des hommes sans terre". Tant pis pour les indigĂšnes qui peuplent la forĂȘt depuis des siĂšcles.

Mais le peu de prĂ©sence de l'Etat dĂ©bouche sur une situation anarchique oĂč tout le monde peut se servir. C'est toujours le cas aujourd'hui. Timo, un fier-Ă -bras charismatique, porte un couvre-chef marron, mi-feutre mi-chapeau de cow-boy. Il se souvient avoir Ă©changĂ© des vaches contre de l'or avec des orpailleurs affamĂ©s, avoir dormi avec un pistolet enfoncĂ© dans sa ceinture.

Il a dĂ©boisĂ© les 3.000 hectares du ranch en faisant comme tout le monde dans la rĂ©gion: en abattant des arbres, en incendiant la forĂȘt et souvent en ayant recours au travail forcĂ©. "Tout cela a Ă©tĂ© fait avec +l'esclavage moderne+. C'Ă©tait le seul moyen Ă  l'Ă©poque", dit cet homme de 51 ans.

Un jour, Timo et son voisin sont ainsi allés chercher 200 hommes pour nettoyer le terrain. Ils ont fait le tour des bordels, recruté des ivrognes dont ils ont payé les ardoises.

Ils les ont enfermés dans un hangar, avec nourriture et alcool, surveillés par quatre types armés. Avant de les embarquer sur un ferry -- avec l'aide de la police -- qui les a amenés en six heures sur le fleuve Xingu, un affluent de l'Amazone, jusqu'à l'endroit à déforester. "C'était une époque dingue!", se souvient Timo.

Il n'Ă©prouve aucune honte Ă  raconter ces histoires, qu'il voit comme des aventures de jeunesse, la sienne et celle de cette rĂ©gion. Mais il a changĂ© d'avis sur la destruction et la violence qui ont transformĂ© la forĂȘt tropicale en pĂąturages. PĂšre d'un enfant, il a fondĂ© en 2009 une firme de consultants pour aider les compagnies qui transforment la viande Ă  s'assurer que les animaux proviennent de ranchs qui ne dĂ©boisent pas.

Aujourd'hui, Timo lutte contre la destruction de l'environnement à laquelle il a participé. "Le grand problÚme de l'Amazonie, c'est l'absence de loi", dit-il. "Quand tu ne peux pas appliquer de loi, ce sont les sales types qui gagnent".

- La capitale des bovins -

Sao Felix, qui avait 200.000 vaches en 1994, est devenue la capitale de la viande bovine du BrĂ©sil, avec plus de deux millions de tĂȘtes de bĂ©tail, soit plus de 15 par habitant. Cette municipalitĂ©, qui n'a fait que grossir, est en tĂȘte au BrĂ©sil pour les Ă©missions toxiques: elle a relĂąchĂ© prĂšs de 30 millions de tonnes de dioxyde de carbone en 2018, 65% de plus que de Sao Paulo.

En fait, sept des 10 municipalitĂ©s (qui au BrĂ©sil peuvent couvrir un trĂšs vaste territoire) avec les taux d'Ă©mission les plus Ă©levĂ©s dans le pays se trouvent en Amazonie, oĂč les forĂȘts ont Ă©tĂ© brĂ»lĂ©es et remplacĂ©es par des bovins Ă©mettant du mĂ©thane. De nombreux Ă©leveurs expliquent que l'Ă©levage est le moyen le plus facile de s'enrichir en Amazonie.

D'abord, on abat les arbres, on les vend pour le bois et on brûle ce qui reste. Ensuite on sÚme de l'herbe, on installe des barriÚres, on amÚne du bétail et on le fait paßtre. Un plein camion de taureaux bien engraissés rapporte environ 110.000 réais (17.300 euros).

Avec cette méthode, les sols s'épuisent vite. Mais il est facile de créer de nouveaux pùturages chaque année quand on accapare sans scrupules des terres publiques.

La destruction de la forĂȘt a Ă©tĂ© la plus Ă©hontĂ©e sous le prĂ©sident Jair Bolsonaro, un ancien parachutiste de l'armĂ©e qui se nomme lui-mĂȘme par dĂ©rision "Capitaine tronçonneuse". En 2019, sa premiĂšre annĂ©e au pouvoir, une hausse importante des feux en Amazonie a provoquĂ© un Ă©moi international et refroidi les investisseurs.

Sous leur pression, Bolsonaro, candidat à sa réélection en 2022, a interdit les incendies en saison sÚche et déployé des militaires en Amazonie. Mais la déforestation n'a pas baissé. L'application de la loi en Amazonie est notoirement difficile.

A Sao Felix, ce travail ingrat revient au secrétaire à l'Environnement Sergio Benedetti et à son équipe de 11 hommes qui patrouillent dans une région grande comme deux fois la Suisse. Benedetti, 50 ans, trois enfants, est un homme affable venu de Sao Paulo il y a une dizaine d'années pour s'occuper des programmes de protection de l'environnement du géant minier Vale. Il se souvient de sa surprise en arrivant.

"C'Ă©tait des prĂ©s, des vaches, des prĂ©s, des vaches. Je me suis dit: +Mais oĂč est la forĂȘt?+" raconte-t-il en riant. Benedetti, devenu agent de l'Etat en janvier, a l'Ă©nergie du nouvel arrivant, mais il n'ignore pas la difficultĂ© de sa tĂąche. "La dĂ©forestation, les feux de forĂȘt, les mines illĂ©gales font partie de la culture ici. Une bonne partie de mon job, c'est de changer ça".

Ce jour-là, Sergio Benedetti est assis à l'arriÚre d'un 4x4 de patrouille qui traverse en ferry la riviÚre Xingu -- ici il n'y a pas de pont -- avant de s'ébranler sur une route de terre défoncée. Il doit remettre une assignation à un propriétaire terrien accusé d'avoir illégalement déforesté 50 hectares. Mais aucune trace de cet homme. Les voisins n'en ont jamais entendu parler. Une situation fréquente au Brésil.

Le cadastre numĂ©rique, lancĂ© en 2012 pour rendre les propriĂ©taires terriens justiciables des crimes contre l'environnement, regorge de titres de propriĂ©tĂ© frauduleux ou qui se chevauchent, de prĂȘte-noms, de tentatives d'accaparement de terres publiques. Quelques jours plus tard, l'homme recherchĂ© par Sergio Benedetti lui rĂ©pond finalement qu'il a revendu les terres.

Il devra quoiqu'il en soit s'acquitter d'une amende de prÚs de 40.000 euros. Mais il fera probablement appel. Ainsi la procédure peut s'éterniser indéfiniment. Selon une étude, seulement 5% des amendes liées à l'environnement sont acquittées au Brésil.

- Le coup des grillons -

Raser l'Amazonie est une affaire rentable pour ceux qui accaparent les terres et qui ont perfectionnĂ© la technique du "grilagem" ou "coup du grillon". "Quand quelqu'un a un faux document sur une terre, il le met dans un tiroir avec quelques grillons" ("grilos" en portugais), explique le procureur fĂ©dĂ©ral Daniel Azeredo, l'un des enquĂȘteurs en pointe dans le combat contre la dĂ©forestation illĂ©gale.

Les grillons grignotent le document, font leurs besoins dessus "et aprÚs un moment il a l'air vieux, comme un titre de propriété authentique. C'est exactement ce qui se passe en Amazonie lorsque les gens volent des terres publiques", dit-il. Les amnisties accordées par le gouvernement à ceux qui revendiquent illégalement des terres n'ont pas aidé. Mais Bolsonaro veut les étendre.

Sur la petite terrasse de sa ferme peinte en bleu clair, un bùtiment en lattes de bois et au sol de terre battue, l'éleveur de bovins Jose Juliao do Nascimento raconte son combat. En 2002, avec sa femme Dilva, il a acheté 290 hectares pour l'équivalent de 8.600 euros, rejoignant un groupe de 200 familles qui ont fondé un village agricole, Vila Novo Horizonte.

Bien que détenteur d'un titre de propriété notarié, quand il a voulu comme ses voisins enregistrer ses terres dans le nouveau cadastre lancé en 2012, on leur a dit qu'elles avaient déjà été enregistrées au nom d'une compagnie appelée AgroSB. AgroSB appartient à un groupe fondé par le banquier Daniel Dantas, surnommé "le mauvais garçon de la finance brésilienne" depuis une succession d'affaires de corruption et un séjour en prison.

Aujourd'hui, il a un ranch de 145.000 hectares Ă  Sao Felix, dont une partie empiĂšte sur les terres de Vila Novo Horizonte. Les villageois accusent AgroSB de dĂ©boisement massif avec des engins lourds. Des procureurs gĂ©nĂ©raux ont ouvert 26 enquĂȘtes contre la compagnie.

Nascimento, un pÚre de cinq enfants, explique que lorsque AgroSB a tenté de revendiquer les terres, un groupe de types louches a commencé à faire pression sur les villageois pour qu'ils partent. "Ils montraient des documents qui soi-disant prouvaient que la terre appartenait à AgroSB et proposaient des sommes dérisoires pour que les gens s'en aillent", dit Nascimento, 60 ans, dont le sourire facile cache la combativité.

Les fermiers disent que ces propositions ont été souvent accompagnées de menaces: "Soit vous nous vendez vos terres, soit nous les achÚterons à vos veuves". Ils pointent du doigt deux frÚres, identifiés par les procureurs dans un rapport en 2003 cité par le quotidien Folha de S.Paulo comme "les chefs du crime organisé à Sao Felix do Xingu", Joao Cleber et Francisco de Sousa Torres, soupçonnés d'avoir orchestré des saisies de terre dans la région.

Ces accusations n'ont guÚre entaché la réputation des frÚres Torres. Aujourd'hui, Joao Cleber est le maire de Sao Felix. Sollicité par l'AFP pour un entretien, il n'a pas donné suite.

Francisco, connu sous le nom de "Torrinho", préside pour sa part la puissante fédération des fermiers. Il rejette toute implication dans le crime organisé et assure à l'AFP qu'"il n'y a eu aucune pression sur qui que ce soit" quand il a facilité les négociations sur des terres qui ont finalement été intégrées au ranch d'AgroSB.

AgroSB réfute auprÚs de l'AFP comme "sans fondement" les allégations contre elle et assure pratiquer un élevage et une agriculture durables. Loin de se laisser intimider par l'une des plus puissantes compagnies de l'agronégoce brésilien, Nascimento et ses voisins ont mis en commun leurs maigres ressources pour prendre deux avocats et traßner AgroSB en justice.

- Se raccrocher Ă  l'espoir -

Combien de temps reste-t-il pour sauver l'Amazonie -- si cela est encore possible? Pour les experts, le cercle vicieux de la déforestation, des incendies et du réchauffement de la planÚte ne va qu'accélérer sa destruction. Les effets sur le Brésil sont déjà patents.

La déforestation de l'Amazonie a un impact sur les pluies dans d'immenses régions d'Amérique latine en réduisant le volume des "riviÚres volantes", ces masses d'eau poussées par le vent sous forme de vapeur faite de l'évaporation dégagée par 390 milliards d'arbres. Le Brésil vit sa pire sÚcheresse en prÚs d'un siÚcle dans le sud-est et le centre-ouest.

Le pays a Ă©tĂ© affectĂ© par des tempĂȘtes de sable mortelles, des feux de forĂȘt incontrĂŽlables, l'envolĂ©e des prix et une crise Ă©nergĂ©tique. On se croirait dĂ©jĂ  dans la dystopie redoutĂ©e par les scientifiques. Pourtant, de nombreux experts restent optimistes.

Ils invoquent la capacité du Brésil par le passé à inverser la déforestation, passant d'un record historique de 29.000 km2 en 1995 à 4.500 km2 en 2012, sous un gouvernement de gauche.

Des solutions existent mais il faut les mettre en oeuvre toutes et vite. Entre autres: arriver Ă  une dĂ©forestation zĂ©ro, renforcer puis multiplier les lois environnementales, replanter les zones dĂ©boisĂ©es, rĂ©duire la moyenne nationale de prĂšs d'un hectare de ranch par tĂȘte de bĂ©tail, promouvoir une agriculture respectueuse de la forĂȘt, avec des cultures comme le cacao, l'açaĂŻ ou les noix du Para.

Mais l'une des meilleures solutions est l'expansion des rĂ©serves des peuples indigĂšnes, les gardiens de la forĂȘt avec laquelle ils vivent en communion. Le BrĂ©sil compte 700 rĂ©serves indigĂšnes, qui couvrent prĂšs d'un quart de l'Amazonie.

De nombreuses tribus ont Ă©tĂ© dĂ©cimĂ©es lorsque les premiers pionniers ont pĂ©nĂ©trĂ© la forĂȘt: meurtres, tortures, esclavage, dĂ©placements forcĂ©s et maladies.
Aujourd'hui, la plupart des 900.000 indigĂšnes se battent pour retrouver leurs terres.

Comme Alessandra Munduruku qui, avec d'autres manifestants indigĂšnes, a occupĂ© en aoĂ»t le centre de Brasilia, Ă  plus de 2.000 kilomĂštres de son village, pour faire pression contre les tentatives du gouvernement Bolsonaro de limiter les rĂ©serves. Cette femme Ă©nergique de 37 ans, au visage peint de dessins noirs Ă©laborĂ©s, vĂȘtue d'une jupe faite d'herbes, est l'un des chefs de la tribu Munduruku, dans le Para.

"Bolsonaro dit qu'il veut le dĂ©veloppement, pas les terres indigĂšnes. Mais dites-moi, quel dĂ©veloppement?", demande-t-elle. "Celui qui empoisonne nos riviĂšres et tue nos forĂȘts? Qui appauvrit et affame notre peuple?". Elle non plus n'a pas abandonnĂ© tout espoir car, dit-elle, "il reste encore beaucoup de forĂȘt, on a encore du temps".

Pour la chimiste Luciana Gatti, ce n'est pas le seul BrĂ©sil qu'il faut blĂąmer de la destruction en marche de l'Amazonie. Les Etats-Unis et l'Europe importent le bois coupĂ© illĂ©galement. Le monde entier achĂšte des quantitĂ©s massives de boeuf et nourrit ses vaches, poulets et porcs avec le soja d'Amazonie. "Il faut que les gouvernements interdisent ces importations", dit-elle. "ArrĂȘtez de consommer les produits qui entraĂźnent la destruction" de l'Amazonie.

AFP

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