Le regard aussi noir que la fumée ùcre échappée du bidon en flammes qui l'enveloppe, sans vraiment le réchauffer, Astane Gul s'est accroupi sous un auvent pour trier flacons et bouteilles plastique extraits d'énormes sacs autrefois blancs.
"Je commence le matin à 8h00 et je finis à 20H00. C'est trÚs dur et mal payé, mais je n'ai pas le choix", soupire son compatriote afghan, Issam Rafur, 20 ans dont quatre en Turquie.
Pauvres parmi les pauvres, ces jeunes aux mains noircies par la crasse appartiennent Ă la chaĂźne de misĂ©reux recrutĂ©s parmi les Kurdes, les Lazes, les Roms et les migrants sans papiers: pour moins de 10 euros par jour, ils parcourent les rues d'Istanbul en quĂȘte de dĂ©chets recyclables.
Ils craignent aujourd'hui de perdre leur unique gagne-pain dans un pays durement touché par la dévaluation de la monnaie et l'inflation.
Arguant de problÚmes "d'environnement et de santé publique", le gouvernorat de la mégapole turque, nommé par le gouvernement, veut en finir avec ces chiffonniers modernes et leur libre entreprise non réglementée.
Mais les intéressés soupçonnent plutÎt l'appétit des sociétés de recyclage qui se passeraient ainsi d'intermédiaires et contrÎleraient la chaßne, sans concurrence.
Ce que confirme sans ambages Ă l'AFP Mehmet Emin Birpinar, vice-ministre chargĂ© de l'Environnement, mĂȘme s'il reconnaĂźt l'anciennetĂ© des ramasseurs : "Les dĂ©chets peuvent ĂȘtre achetĂ©s et vendus, on commence donc Ă les considĂ©rer comme un matiĂšre premiĂšre. Or, avec l'augmentation du prix des matiĂšres premiĂšres, la valeur des matĂ©riaux recyclĂ©s a augmentĂ©".
"Si les grandes entreprises prennent notre travail, elles scient la derniĂšre branche sur laquelle on est assis", s'inquiĂšte Mahmut Aytar, qui gĂšre un petit dĂ©pĂŽt Ă Ămraniye, une zone industrielle excentrĂ©e sur la rive asiatique d'Istanbul. "Elles nous poussent dans le ravin".
- 15 Ă 16 km quotidiens -
A 28 ans, diplÎmé en biologie, ce jeune originaire du sud-est de la Turquie s'est lancé dans le recylage des plastiques faute de trouver un emploi qualifié.
"C'est un travail qui ne nécessite ni expérience ni formation. N'importe qui peut se lancer, mais ce sont surtout les exclus du systÚme qui le font", confie-t-il en surveillant d'un oeil les presses qui écrasent les sacs en plastique et les bouteilles vides.
Les ballots compacts sont ensuite ramassés par les camions des entreprises de recyclage qui les transforment en granules. Des dépÎts comme le sien, il en existe quelque 2.500 à Istanbul, estime Mahmut Aytar. Chaque jour, des dizaines de collecteurs arrivent dans cette zone industrielle, tirant derriÚre eux leur gros sac gonflé à ras bord de papiers, cartons, sacs et bouteilles de plastique, bidons, cùbles métalliques... les rebuts d'une mégapole de 16 millions d'habitants.
Avec leur "çekçek" (littĂ©ralement tire-tire), ils sont des milliers Ă dĂ©valer les rues abruptes d'Istanbul tractant leur diable gĂ©ant pour rĂ©cupĂ©rer ce qui offre une valeur, mĂȘme minime.
Les femmes et les mineurs se spécialisent plutÎt dans les cartons collectés de nuit à la fermeture des boutiques, leur bébé installé parfois dans les replis du sac au milieu de leur butin.
Avec un çekçek, un ramasseur gagne 80 à 120 livres turques par jour (moins de 6 à 8 euros), une livre par kilo. Les plus vaillants arrivent à récupérer jusqu'à 150 kilos dans une journée. "Ils l'ignorent sans doute mais la pauvreté de ces gens fait qu'ils contribuent à la protection de la nature" en récupérant les déchets recyclables, philosophe Mahmut. "Ils rendent service à la société". Mais c'est un travail épuisant, note-t-il: les ramasseurs parcourent 15 à 16 kilomÚtres quotidiens avec cette charge dans les bras.
- "HarcĂšlement" -
RĂ©guliĂšrement, la police leur tombe dessus. DĂ©but octobre, plus de 250 ramasseurs ont Ă©tĂ© interpellĂ©s en une journĂ©e. RelĂąchĂ©s quelques heures plus tard, ils ont perdu leur diable et leur sac. "C'est du harcĂšlement", s'insurge Ekrem Yasar qui gĂšre son propre dĂ©pĂŽt aprĂšs avoir oeuvrĂ© comme ramasseur pendant douze ans. "Encore aujourd'hui, trois ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s: un diable c'est 500 livres turques, un sac 60. Chaque confiscation me coĂ»te 560 livres (environ 36 euros), ce que je gagne en trois jours...".
Pour la préfecture (autorité distincte de la municipalité, conquise par l'opposition en 2019), "ces çekçek travaillent dans l'illégalité", souffle à l'AFP un responsable sous couvert d'anonymat. "C'est à la ville de s'occuper du recyclage et d'en toucher les revenus". Ou de désigner des "sociétés légalement engegistrées".
"Nous n'avons pas de statut lĂ©gal, c'est vrai, mais nous sommes prĂȘts Ă payer des impĂŽts et des taxes. On ne demande pas d'aide Ă l'Etat, mais s'ils nous enlĂšvent notre travail, des dizaines de milliers de gens vont se retrouver sans rien", proteste Ekrem Yasar, qui attend avec impatience la naissance d'un syndicat, en cours de constitution.
AFP





