Humour contre dictature

Le rire en ligne, bastion antitaliban

  • PubliĂ© le 14 novembre 2021 Ă  12:59
L'Afghan Hafiz Afzali, 34 ans,  conçoit le 15 octobre à Espoo, en Finlande, un personnage en 3D qu'il utilisera dans l'une des nombreuses vidéos humoristiques antitalibanes qu'il produit sur l'Afghanistan

Lorsque le taliban rencontre Aryana Saeed, la pop-star afghane l'envoûte : "Si tu te maries avec moi, j'aurai une barbe, une moustache, des tanks (...) et je te construirai une discothÚque", lui promet-il dans une vidéo 3D réalisée par un auteur Afghan aux millions de vues

Mais la chanteuse la plus connue du pays, dĂ©sormais rĂ©fugiĂ©e en Turquie, lui est en fait apparue en rĂȘve. Et l'islamiste Ă  la Kalachnikov en bandouliĂšre se rĂ©veille Ă©treignant un compĂšre barbu.
Celui-ci, affublé d'une voix nasillarde, décide dans une autre vidéo de montrer la vie à Kaboul depuis que les fondamentalistes ont pris le pouvoir mi-août. Fier, il marche dans la capitale... et tombe sur une femme recouverte d'un niqab noir.

"Es-tu un génie, une fée, un humain ?", la questionne-t-il, traduisant le désarroi de la population face à cette tenue que les talibans semblent promouvoir. Depuis des siÚcles, l'habit conservateur des Afghanes est plutÎt la burqa bleue, que les islamistes avaient rendue obligatoire durant leur premier rÚgne (1996-2001). Mais nombre d'habitantes de la capitale s'en étaient affranchies, aprÚs vingt ans de présence internationale.

"J'ai quittĂ© l'Afghanistan Ă  l'Ăąge de 13 ans, alors que les talibans Ă©taient au pouvoir. Je me souviens de tout", explique l'auteur de ces vidĂ©os humoristiques Hafiz Afzali, 34 ans, qui a connu le parcours migratoire mouvementĂ© de nombre d'Afghans installĂ©s en Europe. Clandestin, il a vĂ©cu trois ans de galĂšre en Iran, un an en Turquie, puis sept en GrĂšce. En Finlande, oĂč il est installĂ© depuis sept ans, il est youtubeur la semaine, chauffeur de taxi le week-end.

- Regarder et penser -

Cet autodidacte de la 3D, une technique qu'il perfectionne dans une université d'Helsinki, a réalisé plus de 200 vidéos humoristiques. La corruption débridée de l'ancien gouvernement, qui a selon lui conduit l'Afghanistan à sa perte, a longtemps été son sujet de prédilection. Les talibans, aux visages toujours austÚres, le sourire absent, constituent désormais son unique cible. "Ils sont bons à garder les chÚvres, mais ils ne peuvent pas gérer un pays", moque-t-il. "Leurs fusils sont plein de balles mais leurs esprits sont vides".

Plusieurs de ses Ɠuvres, Ă©galement diffusĂ©es sur les pages Youtube et Facebook d'autres internautes, totalisent plus de 1,7 million de vues. "Ca marche trĂšs bien. Les gens comprennent le message, car il est visuel, observe Hafiz Hafzali. Je ne mets en ligne que de la comĂ©die pour qu'ils regardent, apprĂ©cient... et pensent".

L'analyse est identique pour Musa Zafar, humoriste fameux en Afghanistan, qu'il a fui en 2016 - il refuse dire oĂč il vit Ă  prĂ©sent, invoquant sa sĂ©curitĂ©. "Les satiristes font rire les gens, tout en gardant le cĂŽtĂ© informatif des mĂ©dias", dont les Afghans sont "fatiguĂ©s" car leurs informations sont "dĂ©primantes", estime-t-il. Leur avantage est Ă©galement de "faire rĂ©flĂ©chir Ă  deux fois" les dirigeants dont ils se moquent sur "la maniĂšre dont ils gouvernent et les mesures qu'ils prennent", poursuit l'"Imam Musa", son nom de plume choisi pour "combattre l'extrĂ©misme religieux".

"Un nouveau comité s'est formé au sein du ministÚre de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice pour discuter de la forme des concombres, aubergines et citrouilles", légumes jugés "provocateurs" car ressemblant vaguement à des organes sexuels, a-t-il récemment ironisé.

Pour ces mĂȘmes raisons, "les boulangers ont dĂ©sormais deux semaines pour produire du pain qui ne soit ni rond, ni long", a-t-il poursuivi sur Afghanistan international, l'un des sites d'information les plus lus du pays.

- 'Etroitesse d'esprit' -

Son billet faisait écho aux déclarations télévisées d'un mollah proche des talibans, qui fin septembre conseillait sans ciller aux femmes de "ne pas mettre de parfum quand elles sortent de chez elles", ni de porter de chaussures à talons, dont le claquement sur le sol viserait selon lui à électriser les hommes. "L'ignorance et l'étroitesse d'esprit des talibans énergisent les satiristes", sourit Imam Musa.

Le dessinateur Mergan Punch, un pseudonyme, a lui dĂ©cidĂ© de poursuivre son travail depuis Kaboul, oĂč il vit cachĂ©. Il a ouvert un compte sur les rĂ©seaux sociaux, oĂč ses dessins sont publiĂ©s. Le premier d'entre eux montre un taliban, pris dans la mire d'un tĂ©lĂ©phone portable. "Je vous ai tous pardonnĂ©s", sourit-il, faisant le V de la victoire avec ses doigts. Mais en Ă©largissant le champ, on remarque qu'il se repose sur un maillet, avec lequel il a tuĂ© deux colombes, symbole de paix.

"Mon message est qu'ils n'ont pas changé. Ils veulent mettre leurs mollahs et leurs moudjahidines au pouvoir et faire de l'Afghanistan le pays des terroristes", dénonce le dessinateur.
Une telle résistance en ligne expose Mergan Punch à d'éventuelles représailles, tant sur le fond que sur la forme, les islamistes ayant banni le dessin dÚs lors qu'il représente une vie humaine. Peu aprÚs leur arrivée, ils ont en outre admis avoir tué un humoriste du sud de l'Afghanistan.

Daud (nom d'emprunt), l'un des dessinateurs les plus fameux du pays, au trait facilement reconnaissable, a lui cessé toute activité. Il cherche à s'exiler, car "se battre pour la justice et contre l'extrémisme par l'art est (sa) passion", dit-il. Avant de soupirer : "Mais je n'ai plus aucune chance de le faire en Afghanistan".

AFP

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