Le Soudan du Sud, terre de mannequins issus de la pauvreté et de la guerre

  • PubliĂ© le 13 mars 2026 Ă  12:37
  • ActualisĂ© le 13 mars 2026 Ă  18:16
Des jeunes mannequins écoutent les instructions d'un coach pour apprendre à défiler, sur le toit des bureaux de l'agence Jubalicious à Juba, le 20 février 2026 au Soudan du Sud

Devant un hĂŽtel de Juba, des dizaines de jeunes mannequins sud-soudanais longilignes apprennent Ă  dĂ©filer sur des pavĂ©s fissurĂ©s, rĂȘvant grĂące Ă  leur mĂ©tier de quitter leur pays pauvre et au bord de la guerre civile, qui est aussi un lieu de repĂ©rage privilĂ©giĂ© du monde de la mode.

L'an passé, le sourire rayonnant d'Awar Odhiang, Sud-Soudanaise née dans un camp de réfugiés en Ethiopie, avait ébloui lorsqu'elle avait clÎturé, dans un haut blanc et une longue jupe bariolée, le défilé Chanel à Paris.

Sa compatriote Anyier Anei, qui a grandi au Kenya, est de son cĂŽtĂ© tĂȘte d'affiche d'un film sur les coulisses du mannequinat, "Coutures", rĂ©cemment sorti en France.

La derniĂšre liste des "50 top models" de la publication spĂ©cialisĂ©e Models compte pas moins de neuf mannequins sud-soudanais. Une vie de glamour bien Ă©loignĂ©e du quotidien du Soudan du Sud, pays parmi les moins dĂ©veloppĂ©s au monde selon l'ONU, d'une grande pauvretĂ© (92% de la population vit sous le seuil de pauvretĂ©) et oĂč la corruption est endĂ©mique.

S'y ajoute depuis quelques mois un conflit dans plusieurs régions, qui a déjà fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés, semblant rapprocher chaque jour un peu plus le pays de la guerre civile qu'il avait déjà connue de 2013 à 2018, durant laquelle plus de 400.000 vies avaient été perdues.

Le Soudan du Sud s'était séparé du Soudan en 2011, aprÚs deux guerres sur prÚs de quatre décennies contre Khartoum.

- "Peau trĂšs sombre" -

Une des premiĂšres Ă  ouvrir la voie des podiums aux Sud-Soudanais fut Alek Wek. RepĂ©rĂ©e Ă  Londres, oĂč sa famille avait fui les violences, elle est devenue mannequin Ă  succĂšs dans les annĂ©es 1990.

Cette mĂȘme Alek Wek, un jour entrevue sur Facebook, a poussĂ© Yar Agou, 19 ans, Ă  tenter sa chance dans le mĂ©tier. "Je me suis dit +Ce sera moi un jour, si Dieu existe+. Je veux y arriver comme elle", raconte la longiligne jeune femme aprĂšs un long entraĂźnement au dĂ©filĂ©.

Alors qu'elle vivait en sĂ©curitĂ© au Kenya, mais sans opportunitĂ© selon elle dans la mode locale, elle a choisi de rejoindre le chaos du Soudan du Sud pour "rĂ©aliser son rĂȘve". Et qu'importe le travail de femme de mĂ©nage qu'elle doit dĂ©sormais accomplir Ă  Juba pour subvenir Ă  ses besoins.

"On peut dire qu’à Paris, Milan, Londres, l’industrie de la mode est dominĂ©e en ce moment par les garçons et les filles du Soudan du Sud", se rĂ©jouit Doris Sukeji, fondatrice de l’agence de mannequins Jubalicious, qui repĂšre et forme des mannequins hommes et femmes.

"C'est principalement dû à la couleur de la peau", explique-t-elle. "Ils cherchent des modÚles à la peau trÚs sombre", considérée comme une caractéristique des Sud-Soudanais.

Niveau taille, les élus mesurent entre 1,83 m et 1,91 chez les hommes et de 1,75 m à 1,80 m chez les femmes, dit-elle.

- "Risque" -

Doris Sukeji raconte former ses aspirants modÚles pendant parfois trois mois, sans rien leur facturer. Elle prend une commission de 10% sur leurs cachets ensuite, s'ils percent dans le métier.

Pour les y aider, la fondatrice de Jubalicious collabore avec un partenaire international, l'agence new-yorkaise 28Models, qui place ses mannequins pour qu'ils défilent en Europe. Mais malgré des contrats, certains n'arrivent pas à rejoindre les podiums.

Ces derniers mois, dans un contexte de durcissement contre les immigrants en Occident, sept de ses recrues se sont ainsi vu refuser des visas pour l'Europe, dont Yar Agou, qui a raté la Fashion Week de Milan (Italie).

Repéré par Doris Sukeji, Bichar Hoah, 24 ans, a également vu les portes de l'UE se refermer sur lui.

ÉlevĂ© par une mĂšre cĂ©libataire dans le camp de rĂ©fugiĂ©s de Kakuma, au Kenya voisin, oĂč vivent des dizaines de milliers de Sud-Soudanais, il est lui aussi parti Ă  Juba pour devenir mannequin.

"Je veux représenter le Soudan du Sud", affirme-t-il. "Pour que le monde entier me voie. Et se dise aussi que ces gars du Soudan du Sud font du bon boulot."

Malgré ses déboires consulaires, il garde espoir, tout comme Yar Agou. "Nous avons tout ce que tous les pays du monde désirent", assure-t-elle. "Un jour, vraiment, le Soudan du Sud changera."

Des mots qui ne sont pas sans rappeler ceux d'Anyier Anei, dans une interview récente au magazine Harper's Bazaar.

"L’échec est moins effrayant que d’avoir des rĂȘves qu’on n’essaie jamais de rĂ©aliser", disait la dĂ©sormais actrice. "Il faut poursuivre ce qui donne du sens Ă  sa vie. MĂȘme avec la peur, il faut prendre ce risque."

AFP

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