Culture

Les secrets des mains de la Préhistoire en Europe

  • PubliĂ© le 1 mai 2017 Ă  12:36
Silhouette d'une main datant d'il y a plusieurs dizaines de milliers d'années dans la petite grotte sinueuse de Maltravieso, à Caceres en Estrémadure, le 24 février 2017 publiée par le projet Handpas

Une grotte de l'Ouest de l'Espagne, comme d'autres en Italie ou en France, abrite notre lien le plus intime avec la Préhistoire: des silhouettes de mains datant d'il y a plusieurs dizaines de milliers d'années.

Il fait noir et étonnamment chaud dans cette petite grotte sinueuse de Maltravieso, à Caceres en Estrémadure. L'archéologue espagnol Hipolito Collado et son équipe n'y étaient pas entrés depuis prÚs d'un an, pour éviter d'endommager les 57 mains décolorées ornant les murs.

Pourquoi ces mains furent-elles peintes, dans cette grotte comme dans d'autres ? Était-ce un simple moyen de laisser une empreinte ou un rituel de communion avec les esprits?
Que peuvent-elles révéler sur le rÎle de la femme au Paléolithique, l'époque de l'usage de la pierre taillée, achevée il y a environ 10.000 ans ?

Pour aider à percer ces mystÚres qui passionnent les chercheurs du monde entier, M. Collado a entrepris de cataloguer toutes les empreintes de main préhistoriques d'Europe.
PrĂȘts Ă  descendre en rappel le long de parois escarpĂ©es ou Ă  se glisser sous des rochers, lui et d'autres archĂ©ologues sont allĂ©s de grotte en grotte, scanner et photographier en haute rĂ©solution toutes les mains qu'ils pouvaient trouver.

- "J'étais là" -

Objectif : constituer une base de donnĂ©es en accĂšs libre en ligne, dans le cadre du projet Handpas financĂ© par l'Union europĂ©enne, pour que ces images dĂ©taillĂ©es en 3D puissent ĂȘtre examinĂ©es par n'importe quel chercheur, comme s'il avait lui-mĂȘme explorĂ© les grottes. "Il s'agit de rendre accessible un art inaccessible", dit M. Collado.

Dans la grotte oĂč l'on tient Ă  peine debout par endroits, il contrĂŽle des capteurs, pour vĂ©rifier si le niveau de CO2, de tempĂ©rature ou d'humiditĂ©, ont changĂ© depuis sa derniĂšre visite. Selon lui, ces mains peintes ont Ă©tĂ© dĂ©couvertes dans 36 grottes d'Europe rĂ©parties entre la France, l'Espagne et l'Italie. Certaines comprennent aussi des dessins d'animaux et des fossiles, mais le projet Handpas se concentre sur les mains, la connexion la plus humaine avec notre passĂ© reculĂ©.

Des mains peintes ont aussi Ă©tĂ© dĂ©couvertes en AmĂ©rique du sud, en Australie et encore en IndonĂ©sie, oĂč de rĂ©centes recherches ont rĂ©vĂ©lĂ© qu'une silhouette cachĂ©e dans une grotte de l'Ăźle des CĂ©lĂšbes, datait d'il y a 40.000 ans, devenant la trace de main la plus vieille du monde.

Soit Ă  peu prĂšs l'Ă©poque oĂč les Homos Sapiens - premiers "hommes modernes" - arrivĂšrent en Europe aprĂšs ĂȘtre apparus en Afrique et avoir vĂ©cu dans certaines parties de l'Asie.
Les théories et conjectures abondent sur la signification de ces mains et sur le fait que des doigts manquent parfois.

Était-ce un rituel ? Les peintres ont-ils perdu ces doigts Ă  cause du gel par froid intense? Ou - ce qui est le plus souvent avancĂ© - pliaient-ils un doigt quand ils peignaient?
Et si les chercheurs concluaient que toutes les mains, à un certain endroit, avaient été peintes par des femmes? "On penserait à une société matriarcale", répond un des collÚgues de M. Collado, Jose Ramon Bello Rodrigo.

Autre question en suspens: est-il possible que les Homo sapiens - ou les Néandertaliens avant eux - aient simplement vagabondé dans les grottes et laissé leurs marques en passant, comme pour dire "j'étais là"?

- Escalade dans l'obscurité -

Paul Pettitt, professeur d'archĂ©ologie du PalĂ©olithique Ă  l'universitĂ© anglaise de Durham, ne le pense pas. Au fil de ses recherches, qui portent sur les endroits oĂč ces mains peintes ont Ă©tĂ© trouvĂ©es, il a dĂ©couvert que les doigts Ă©taient parfois placĂ©s au-dessus d'une bosse dans la paroi, comme s'il s'agissait d'une prise.

De nombreuses mains apparaissent aussi dans les renfoncements les plus profonds. "Cela devait ĂȘtre trĂšs effrayant, (et requĂ©rir) un important effort, beaucoup d'escalade dans l'obscuritĂ©", commente M. Pettitt. "Vous ne faites pas ça pour vous amuser". Pourquoi alors en faire autant pour peindre des mains - "nĂ©gatives" quand elles sont dessinĂ©es selon le principe du pochoir avec des pigments tout autour, ou "positives" quand elles sont enduites directement de colorant ?

Le préhistorien français Jean Clottes, spécialiste de l'art pariétal, estime qu'il pourrait s'agir d'une forme de chamanisme. "Le fait de mettre de la peinture - qu'on pourrait appeler peinture sacrée - contre la paroi, cela crée un lien entre la personne qui le fait et la paroi, et par conséquent avec les puissances qu'il peut y avoir dans cette paroi", dit-il.

M. Collado estime que certaines mains ont valeur de mise en garde: "Dans la grotte de la Garma (Cantabrie, nord de l'Espagne), il y a un panneau avec des mains Ă  cĂŽtĂ© d'un grand trou qui peut ĂȘtre mortel (si l'on y tombe). Elles voulaient certainement dire: +Stop+"
Le projet se heurte à un obstacle: l'équipe n'a pas reçu l'autorisation d'accéder aux grottes en France, 18 mois aprÚs avoir envoyé une premiÚre demande au ministÚre français de la Culture. "Nous sommes en stand-by", dit M. Collado, impatient.

AFP

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