Le bras de fer entre la rue et le pouvoir s'est prolongé samedi au Liban, avec des risques de dérapage soulignés par une montée de la tension entre l'armée et les manifestants aprÚs une démonstration de force du Hezbollah pro-iranien.
Samedi aprÚs-midi, de violents heurts ont été signalés entre les manifestants et des soldats à Tripoli, la grande ville du nord, au dixiÚme jour d'un mouvement de contestation inédit contre une classe politique jugée incompétente et corrompue. Aucun bilan n'était disponible dans l'immédiat.
Les forces de l'ordre sont Ă©galement intervenues sur le pont qui surplombe le centre-ville de Beyrouth, soulevant des manifestants assis Ă mĂȘme le sol pour dĂ©gager le passage, avant de se retirer. A l'issue d'une rĂ©union au siĂšge de l'Etat major, l'armĂ©e et la police ont fait part de leur volontĂ© "d'ouvrir les principaux axes routiers Ă travers le pays". "Nous allons nĂ©gocier avec les protestataires sans avoir recours Ă la force", a assurĂ© Ă l'AFP un porte-parole de l'armĂ©e.
Plusieurs axes routiers reliant Beyrouth au reste du pays Ă©taient toujours bloquĂ©s samedi par les manifestants, prolongeant la paralysie du pays dont les banques, les Ă©coles et les universitĂ©s sont fermĂ©es. Les voies sont barrĂ©es par de grandes bĂąches bleues sous lesquelles les plus dĂ©terminĂ©s ont passĂ© la nuit. "Si tu aimes tes enfants et ton pays, tu dois ĂȘtre lĂ et rester", expliquait une femme d'une cinquantaine d'annĂ©es. "Descendez, venez ici, venez voir comme le peuple souffre!", hurlait un jeune sous les vivats de la foule.
- Une chaĂźne humaine de 170 km -
Pour la premiÚre fois, des dizaines de partisans du président Michel Aoun, conspué comme les autres dirigeants, ont organisé samedi des sit-in de soutien au chef de l'Etat à travers le pays. La tension est parfois montée, avec des échanges d'insultes entre les deux camps.
Vendredi, de violents heurts, qui ont fait plusieurs blessés légers, avaient opposé dans le c?ur de la capitale des manifestants à des partisans du Hezbollah.
Furieux des slogans hostiles Ă leur leader vĂ©nĂ©rĂ© Hassan Nasrallah, des dizaines de membres du Hezbollah chiite se sont ruĂ©s sur les manifestants, obligeant la police antiĂ©meutes Ă s'interposer. Des scĂšnes similaires ont Ă©tĂ© signalĂ©es dans des villes du sud Ă majoritĂ© chiite, notamment Ă NabatiyĂ© et Tyr oĂč des cris hostiles Ă Hassan Nasrallah sont entendus pour la premiĂšre fois.
Depuis le dĂ©but du mouvement populaire le 17 octobre, les manifestants crient leur colĂšre de vivre dans un pays oĂč les services de base, comme l'eau et l'Ă©lectricitĂ© ne sont pas assurĂ©s 30 ans aprĂšs la fin de la guerre civile (1975-1990).
La classe politique, quasi inchangée depuis cette époque, décide de la destinée d'un Etat en déliquescence classé parmi les plus corrompus de la planÚte.
Des appels sont apparus sur les réseaux sociaux pour organiser dimanche une chaßne humaine géante qui longerait toute la cÎte libanaise, de Tripoli à Tyr, sur 170 km, et impliquerait la mobilisation d'au moins 100.000 personnes selon les estimations.
- "Chaos" -
Hassan Nasrallah, dont le mouvement est le seul à n'avoir pas déposé les armes à la fin de la guerre civile, a lancé vendredi un appel au calme à ses fidÚles, qui ont aussitÎt déserté la manifestation de Beyrouth. Mais M. Nasrallah, dont le mouvement fait partie de la coalition gouvernementale, a aussi brandi la menace du "chaos" et d'un "effondrement économique".
Le chef du Hezbollah a écarté tout chamboulement institutionnel, rejetant la principale revendication de la foule aprÚs les fins de non-recevoir opposées par le Premier ministre Saad Hariri et le président Michel Aoun: le départ de l'ensemble de la classe politique. Seule institution à avoir échappé au mépris général de la population, l'armée joue désormais un rÎle clé. Des soldats avaient déjà tenté mercredi de lever les barrages mais ont fini par fraterniser avec les manifestants qui leur offraient des fleurs.
Malgré les heurts, des dizaines de milliers de personnes sont restées dans la rue, criant, chantant et agitant les drapeaux du Liban frappés d'un cÚdre vert. A Tripoli, à Beyrouth ou dans le Sud, les slogans phares sont restés inchangés depuis dix jours: "Révolution, révolution!", "Tous, cela veut dire tous!", "Le peuple veut la chute du régime"...
AFP

