L'opposant cubain Yunior Garcia, qui prévoyait de défiler en solitaire à La Havane, était dimanche matin bloqué chez lui, son domicile cerné par des agents en civil, tandis que le président Miguel Diaz-Canel était attendu par ses partisans dans la capitale.
"Aujourd'hui je me suis réveillé avec mon domicile assiégé, tout l'immeuble est cerné d'agents de la Sécurité de l'Etat habillés en civil et se faisant passer pour le peuple, comme ils ont l'habitude de le faire", a-t-il annoncé dans une vidéo sur Facebook.
Une Ă©quipe de l'AFP a pu constater que sa rue Ă©tait bloquĂ©e par une forte prĂ©sence d'agents en civil, sur la chaussĂ©e et les toits des immeubles, dans le quartier populaire de La Coronela. De nombreux habitants observaient la situation sur les trottoirs alentours. Miguel Diaz-Canel Ă©tait lui attendu Ă la mi-journĂ©e au Parque central, prĂšs du Capitole, oĂč des dizaines d'Ă©tudiants communistes organisaient un sit-in en soutien au gouvernement.
Vendredi, il avait assurĂ© que ses partisans Ă©taient "prĂȘts Ă dĂ©fendre la rĂ©volution" et "affronter toute action d'ingĂ©rence", en rĂ©fĂ©rence aux Etats-Unis qu'il accuse d'ĂȘtre Ă la manoeuvre en coulisses. "Les Etats-Unis n'ont pas le droit de polluer notre joie avec des provocations et des inventions dĂ©stabilisatrices", a tweetĂ© dimanche Carlos Fernandez de Cossio, directeur du dĂ©partement Etats-Unis au ministĂšre des Affaires Ă©trangĂšres.
Yunior Garcia, dramaturge de 39 ans, avait appelĂ© Ă une manifestation pour la libĂ©ration des prisonniers politiques lundi, Ă La Havane et dans six provinces. Mais, inquiet de la violence pouvant Ă©clater ce jour-lĂ , il avait dĂ©cidĂ© de marcher seul dimanche aprĂšs-midi sur une avenue havanaise, une rose blanche Ă la main. La SĂ©curitĂ© de l'Etat l'a prĂ©venu vendredi qu'il serait arrĂȘtĂ© s'il essayait.
Le groupe de débat politique sur Facebook Archipiélago, qu'il a créé, avec plus de 30.000 membres dans et en dehors de Cuba, maintient toutefois son appel à défiler lundi.
- Sanctions contre Efe -
Les autorités cubaines ont retiré samedi les accréditations des cinq journalistes de l'agence espagnole de presse Efe à La Havane, invoquant "la réglementation sur la presse étrangÚre", sans préciser la raison exacte de cette décision, a déclaré le chef de la rédaction Atahualpa Amerise à l'AFP.
Dimanche matin, il a annoncé sur Twitter qu'une rédactrice et le caméraman avaient récupéré leurs accréditations à l'issue de "négociations".
A Madrid, les autorités espagnoles ont convoqué le chargé d'affaires de l'ambassade cubaine pour "demander des explications", selon des sources diplomatiques. L'ambassade espagnole à La Havane est elle aussi intervenue.
Reporters sans frontiÚres a condamné "un fait gravissime": "Le gouvernement de Miguel Diaz-Canel ne veut pas de témoins des mouvements en faveur du changement qui émergent à Cuba", a estimé dans un communiqué Edith Rodriguez, vice-présidente de RSF Espagne.
Samedi soir, ArchipiĂ©lago a assurĂ© qu'au moins six coordinateurs du groupe Ă©taient empĂȘchĂ©s de sortir de chez eux par les forces de l'ordre. Le dissident Guillermo Fariñas a lui Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© dĂšs vendredi. La tĂ©lĂ©vision d'Etat a accusĂ© Yunior Garcia d'ĂȘtre un agent entraĂźnĂ© et financĂ© par Washington, le comparant au dramaturge tchĂšque Vaclav Havel (1936-2011), dissident devenu ensuite prĂ©sident du pays.
Elle l'a montré en train de participer à un séminaire à Madrid en 2019 sur le rÎle des forces armées dans un éventuel processus de transition à Cuba, et révélé des versements de petites sommes d'argent depuis l'étranger.
La manifestation de lundi, interdite par le gouvernement, coïncide avec la réouverture de l'ßle au tourisme international, le retour à l'école des élÚves du primaire et la célébration du 502e anniversaire de La Havane.
- Washington attentif -
En dĂ©filant, l'opposition veut exiger la libĂ©ration des prisonniers politiques, quatre mois aprĂšs les manifestations historiques du 11 juillet, aux cris de "Nous avons faim" et "LibertĂ©", qui se sont soldĂ©es par un mort, des dizaines de blessĂ©s et 1.270 personnes arrĂȘtĂ©es, dont 658 restent dĂ©tenues, selon l'ONG Cubalex.
Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken a appelé dimanche "le gouvernement cubain à respecter les droits des Cubains, en les laissant se rassembler de maniÚre pacifique".
Les manifestants veulent "attirer plus d'attention internationale sur la gravité de la situation économique, politique et des droits de l'homme à Cuba", estime Michael Shifter, président du groupe de réflexion Dialogue interaméricain.
Une réaction agressive du gouvernement entraßnerait le risque de "sanctions trÚs dures des Etats-Unis et de l'Europe". Ces derniÚres semaines, la manifestation est devenue le grand sujet de conversation dans les foyers cubains, les files d'attente face aux supermarchés et les entreprises.
Ses organisateurs l'ont planifiée presque exclusivement via l'internet mobile, arrivé à Cuba fin 2018. "Grùce aux réseaux sociaux, pour la premiÚre fois à Cuba une société civile vraiment indépendante est en train d'émerger", se félicite Yunior Garcia. C'est sans doute pour cela que beaucoup redoutent dimanche et lundi une coupure d'internet, comme celle survenue lors des manifestations du 11 juillet.
AFP


