Mikhail Baryshnikov, dernier danseur d'exception à avoir franchi le rideau de fer, incarne une autre légende de la danse, son compatriote Vaslav Nijinski, dans "Letter to a Man" de Bob Wilson, du 16 décembre au 21 janvier à l'Espace Pierre Cardin.
"Micha", aujourd'hui ĂągĂ© de 68 ans, ne danse pas stricto sensu dans cette production marquĂ©e du sceau de Bob Wilson, oĂč il apparaĂźt le visage grimĂ© de blanc, dans l'Ă©lĂ©gant costume frac/chemise blanche fĂ©tiche de l'AmĂ©ricain.
"Ce n'est pas Ă proprement parler de la danse, mais plutĂŽt du langage du corps (body language)", sourit-il.
S'il continue de faire ses exercices à la barre tous les matins, Baryshnikov ne suit plus la classe de danse de l'Opéra Garnier comme il avait coutume de le faire il y a encore quelques années lorsqu'il passait à Paris. "J'adore l'Opéra Garnier, j'aime bien y prendre des cours avec +les jeunes+", dit-il en français en souriant.
Au fil des ans, le danseur a développé une vraie familiarité avec Nijinski, dont il a rencontré dans les années 70 la femme, Romola, ainsi que la soeur et les deux filles, Kyra et Tamara.
"Tamara est venue me voir récemment dans le spectacle à Los Angeles, elle avait 96 ans et c'était une jeune fille, elle est absolument remarquable", dit-il.
"Nijinski est une figure fascinante pour tout danseur, chacun d'entre nous s'est essayĂ© Ă ses rĂŽles, des oeuvres classiques de Marius Petipa Ă ceux que Michel Fokine a créés pour lui, ("Petrouchka", "ShĂ©hĂ©razade", "Le spectre de la Rose"), et aussi ceux qu'il a lui-mĂȘme créés, comme "L'AprĂšs-midi d'un faune".
Lorsqu'il parle de "L'AprÚs-midi d'un faune" son bras se place souplement de profil et on entrevoit dans un éclair la silhouette de Nijinski (1889-1950).
Mikhail Baryshnikov garde un corps délié, une silhouette fine de danseur, guÚre plus grand qu'une ballerine, la mÚche tombant toujours sur le front avec élégance.
- Etrange créature -
Nijinski, qu'il incarne sur les extraits des fameux carnets Ă©crits alors que le danseur s'apprĂȘtait Ă sombrer dans la folie Ă seulement 29 ans, Ă©tait aux antipodes physiquement.
"A cette Ă©poque, la danse masculine n'Ă©tait pas au top, les ballerines Ă©taient les vraies divas, les PlissetskaĂŻa, Pavlova etc. Et voilĂ que dĂ©barque cette Ă©trange crĂ©ature, pas trĂšs grand, pas trĂšs beau, avec une musculature extraordinaire, un corps athlĂ©tique et en mĂȘme temps trĂšs doux, trĂšs ambivalent sexuellement ... il Ă©tait ensorcelant".
Le danseur a autant fasciné (Jean Cocteau notamment) que scandalisé. Lors de la premiÚre du "Sacre du printemps" en 1913, les huées étaient telles qu'on n'entendait plus la musique...
"Nijinski a écrit ce journal intime en six semaines, et puis plus rien. Il s'est retiré dans l'obscurité et le silence pour le reste de sa vie", observe-t-il.
Le spectacle est sa deuxiĂšme collaboration avec Bob Wilson aprĂšs "The Old Woman" (2013), oĂč il formait un duo avec Willem Dafoe. "Bob est un caractĂšre fascinant, pas toujours facile, mais intense (...) ce n'est jamais ennuyeux!"
AprĂšs avoir dansĂ© sur les plus grandes scĂšnes mondiales, des grands classiques comme "Giselle" aux piĂšces les plus contemporaines Ă partir de sa dĂ©fection en 1974 au Canada, Mikhail Baryshnikov n'a "aucun regret pour la danse". Il assure mĂȘme vouloir "prendre sa retraite un jour".
Il partage son temps entre les spectacles en solo ("Letter to a Man" et "Brodsky/Baryshnikov", sur le poĂšte russe prix Nobel 1987) et le centre pluridisciplinaire "Baryshnikov Arts Center" qu'il a fondĂ© Ă New York, oĂč il rĂ©side.
Interrogé sur son pays de coeur, il assÚne un vigoureux: "je suis Américain, j'ai vécu à peine dix ans en Russie!"
L'élection de Donald Trump à la présidence américaine est "trop perturbante pour en parler", dit-il. "C'est une tragédie américaine".
Par Marie-Pierre FEREY - © 2016 AFP
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