Du fromage au cannabis "bien-ĂȘtre": la transition Ă©tait risquĂ©e, mais l'agricultrice "rebelle" Nathalie PagĂ© a bravĂ© le flou juridique pour devenir en France l'une des rares productrices de CBD (cannabidiol, molĂ©cule non psychotrope du cannabis), quitte Ă enfreindre la loi en pariant qu'elle finira par tourner en sa faveur.
Son chanvre ("cannabis" en latin) quasiment dĂ©pourvu de THC,la molĂ©cule psychotrope, la "militante" le fait pousser dans le Sud-Est en DrĂŽme provençale, Ă la Ferme du Faucon Ă BouviĂšres sur des terres oĂč broutaient encore des chĂšvres il y a cinq ans.
Le dĂ©cĂšs de son compagnon a conduit en 2016 cette "fille de la plaine" originaire du centre de la France, installĂ©e dans la "montagne" drĂŽmoise il y a 25 ans, Ă tourner le dos Ă ses bĂȘtes et au Picodon, le fromage de chĂšvre du coin. Trop lourd, seule avec ses deux enfants Marius (21 ans aujourd'hui) et FĂ©lix (18 ans). "Les chĂšvres, c'est 7 jours sur 7; il ne faut pas ĂȘtre malade ni dormir le dimanche matin. Le chanvre, lui, ne crie pas", expose-t-elle Ă l'AFP.
Mais il peut attirer des ennuis. Si la quinquagénaire a le droit de cultiver son cannabis CBD, la molécule non psychotrope à laquelle sont attribuées des vertus relaxantes, elle ne doit pas commercialiser la fleur de la plante. Une impasse réglementaire qui interdit toute production française et que cette avant-gardiste a décidé d'ignorer.
Un choix osé. La Cour de justice de l'Union européenne a rappelé en novembre que le CBD n'est pas un stupéfiant et a jugé illégale la position de la France, qui interdisait jusqu'ici d'importer cette substance produite naturellement dans d'autres pays européens. Mais elle n'a pas tranché la question de la production.
La création d'une filiÚre agricole "made in France" agite les députés français. Mercredi dernier, un rapport parlementaire a officiellement réclamé "l'autorisation de la culture (...) de toutes les parties de la plante de chanvre", y compris la fleur.
Si aujourd'hui Nathalie Pagé n'oublie jamais ses certificats et le résultat d'analyse de son chanvre avant de se rendre sur le marché de Crest, à une quarantaine de kilomÚtres, pour vendre ses produits (huile, macérat, tisane, fleur...), cinq ans en arriÚre le paysage juridique était encore moins favorable. "C'était +ça passe ou ça casse+. Si tu ne prends pas de risques, tu ne fais rien. Les gens qui réussissent sont les gens qui n'abandonnent pas", dit-elle entre deux bouffées tirées sur sa cigarette de CBD.
- "Une plante diabolisée" -
L'audace a ainsi fait de Nathalie Pagé, 52 ans,une agricultrice pionniÚre qui compte parmi les rares paysans français capables de vendre sa propre récolte de CBD: "la seule dont la fleur est bio", s?enorgueillit-elle.
Elle a récolté 1.700 plants l'automne dernier, dont certains sÚchent encore dans son hangar qu'elle continue d'appeler "la Fromagerie" en souvenir de son ancienne activité, et vise le double pour 2021.
"RegardĂ©e de travers" au dĂ©part, elle voit l'intĂ©rĂȘt croĂźtre autour de son chanvre, terme qu'elle prĂ©fĂšre Ă cannabis. "Pour diffĂ©rencier par rapport au (cannabis) psychotrope: quand on dit cannabis aux gens, ça leur hĂ©risse le poil." Au marchĂ© de Crest, de nombreux clients s'arrĂȘtent devant son stand, par curiositĂ© ou pour acheter des tisanes ou huiles afin de soulager des douleurs, comme cette cliente pour sa mĂšre de 98 ans.
"D'une plante généreuse, on a fait du chanvre une plante dangereuse, diabolisée", explique-t-elle en assurant n'avoir eu que des retours positifs sur ses produits. "Il faut informer les gens, et surtout ne pas les tromper. Leur donner des produits qui les satisfont, leur font du bien, surtout en ce moment: qu'est-ce que les gens ont besoin de +déstresser+".
Elle reçoit Ă©galement de nombreux appels d'agriculteurs "qui veulent se reconvertir dans le chanvre car leur activitĂ© bat de l'aile". A ces collĂšgues qui "se meurent", elle vante l'intĂ©rĂȘt de ce chanvre CBD, "un produit de qualitĂ© qui permet de gagner sa vie sans voler les gens".
Cette convertie milite Ă©galement pour le dĂ©veloppement d'une filiĂšre française de qualitĂ©. Contraintes par la lĂ©gislation, les boutiques spĂ©cialisĂ©es se fournissent auprĂšs de producteurs Ă©trangers, peu regardants selon elle. "On ne sait pas d'oĂč ça vient, ni ce qu'ils mettent dedans. Nous, nous faisons du bio, nous avons une charte Ă respecter."
AFP



