Cela fait neuf jours que la famille d'Ali, ses 27 moutons et ses six chameaux marchent.
Neuf jours à chercher les nuages, qui semblent bien se moquer d'eux. Il est midi, le mercure dépasse les 45 degrés et aussi loin que porte l'horizon, la terre, dans cette région du Niger, reste désespérément sÚche.
"Nous avons entendu que les premiÚres pluies sont tombées au nord", confie l'homme aux yeux noirs perçants, encadrés d'un turban, en remplissant une gourde à la pompe qui borde le macadam. "C'est là que nous allons". Sous le soleil de juillet, la caravane remonte les étendues sablonneuses et arides depuis le Nigeria. Là -bas l'air est humide, l'eau et les pùturages plus abondants. Ali et sa famille y passent chaque année plusieurs mois, avant de repartir.
La route est encore longue: plus de 100 km, jusqu'à Bermo, dans le centre du Niger. C'est là que se rassemblent des milliers d'éleveurs peuls de retour de transhumance, lorsque s'achÚve la saison sÚche. Les femmes et les enfants avancent doucement, sur le dos d'ùnes déjà surchargés de sacs de jute, de bidons en plastique, de nattes et de calebasses.
Et la scĂšne se rĂ©pĂšte, Ă l'infini. Un cortĂšge sans fin de boeufs, de moutons, de chĂšvres, de chameaux dĂ©file en direction du nord. En cette dĂ©licate pĂ©riode de soudure, entre la fin de la saison sĂšche et le dĂ©but des pluies, les grandes chaleurs s'Ă©ternisent. Chacun vit sur ses rĂ©serves et les bĂȘtes, rachitiques, paraissent extĂ©nuĂ©es.
Cette annĂ©e 2019 est plutĂŽt bonne, pourtant. Les rĂ©serves fourragĂšres constituĂ©es l'an dernier ont permis aux Ă©leveurs de tenir le coup. En ce mois de juillet, les courtes pluies des deux derniĂšres semaines ont suffi pour faire jaillir les premiĂšres pousses vertes. Mais le rĂ©pit va-t-il durer ? Bermo, aux portes du dĂ©sert, subit des sĂ©cheresses de plus en plus frĂ©quentes qui dĂ©ciment les troupeaux. Et, lorsqu'il pleut, ce sont des tempĂȘtes de sable ou des pluies torrentielles qui ravinent et appauvrissent les sols.
Le Niger - oĂč plus de 80% de la population vit de l'agriculture et surtout de l'Ă©levage - est le pays du Sahel le plus touchĂ© par les effets du changement climatique et de la hausse des tempĂ©ratures. Entre 100.000 et 120.000 hectares de terres sont perdus chaque annĂ©e Ă cause de la dĂ©sertification et de l'Ă©rosion des sols, selon les statistiques nationales.
- Fardeau Ă nourrir -
"La météo est devenue totalement imprévisible. Ce que nous redoutons le plus, ce sont les poches de sÚcheresse qui prennent par surprise quand on s'y attend le moins", se désole Djafarou Amadou, ingénieur au sein de l?Association pour la Redynamisation de l'élevage au Niger (Aren).
En 2018, Bermo et ses 66.000 habitants nichĂ©s au creux des dunes, ont accueilli dans la joie les premiĂšres pluies, dĂšs le mois de mai. Mais, au bout de quelques semaines, tout s'est arrĂȘtĂ©. Pendant 30 jours, il n'est plus tombĂ© une goutte d'eau. Les plaines se sont mises Ă jaunir, l'herbe est devenue rare, et les prix des cĂ©rĂ©ales ont flambĂ© sur les marchĂ©s. Le bĂ©tail est devenu un fardeau Ă nourrir.
Rouada Sabgari s'était alors résigné à brader ses vaches les plus mal en point, pour une bouchée de pain : 5.000 FCFA (7,6 euros), alors qu'elles en valent d'habitude plus de 200.000 (305 euros). A chaque hivernage, le vieil éleveur peul installe son campement tout prÚs du puits creusé par son grand-pÚre il y a plus d'un demi-siÚcle, à 6 km de Bermo. Mais il se demande combien de temps encore ses enfants pourront perpétuer ce mode de vie ancestral. Avec les sécheresses successives depuis 10 ans, il a perdu la moitié de son troupeau. Il ne lui reste que 32 vaches.
Rouada Sabgari fait partie du clan des Peuls Wodaabe, qui parcourent de trÚs longues distances avec leurs troupeaux, du Niger à la Centrafrique en passant par le Cameroun et le Tchad. On les appelle aussi Mbororo, comme la variété de boeuf "rouge" à grandes cornes qui les accompagne. Pour lui et les 25 membres de sa famille, l'animal représente bien plus qu'une source de revenus: il est le symbole de leur liberté. A ses cÎtés, ils s'affranchissent des frontiÚres et arpentent le monde.
D'ailleurs, chez les Peuls, la vache serait à l'origine de la création du monde: Gueno (Dieu) l'éternel ne lui a-t-il pas donné forme à partir d'une goutte de lait?? "Autrefois, nous ne mangions pas de céréales ni de viande. Le lait était riche et abondant, il suffisait à nous rendre forts. Ce n'est plus possible aujourd'hui", explique le vieil homme, assis sur une natte devant sa tente, au milieu d'une plaine balayée par les vents et les sachets en plastique qui s'accrochent aux épineux. La pollution aussi, est arrivée jusque-là .
- 20.000 francs par mois -
Les grandes sĂ©cheresses de 74 et de 84, qui ont dĂ©cimĂ© la moitiĂ© des cheptels, ont marquĂ© un tournant historique au Niger et dans le reste du Sahel. "Nous n'Ă©tions pas prĂ©parĂ©s Ă cela. Tout le monde a fui au Nigeria", se souvient Rouada Sabgari. "Les animaux Ă©taient tellement maigres et fatiguĂ©s qu'il fallait les soulever pour les faire tenir debout. MĂȘme les gens mouraient de faim, il n'y avait plus rien sur les marchĂ©s".
Jamais les habitants n'avaient connu pareille "malédiction". A l'époque, on pensait que seul Allah était responsable de ces malheurs. Alors les Peuls ont prié, sans relùche, pour qu'il se remette à pleuvoir. En vain. Les sÚcheresses sont revenues, et avec elles les crises alimentaires, aggravées par l'insécurité grandissante et la guerre contre les groupes jihadistes aux quatre coins du pays, provoquant d'importants déplacements de populations.
"Nous avons aujourd'hui moins de bĂȘtes et moins de rĂ©coltes pour plus de bouches Ă nourrir", s'inquiĂšte l'ingĂ©nieur Djfarou Amadou, rappelant que son pays, le sixiĂšme pays le plus pauvre au monde, est aussi celui qui a le plus fort taux de fĂ©conditĂ©, avec plus de 7 enfants par femme en moyenne. Spirale infernale: la pression dĂ©mographique et la rarĂ©faction des ressources ont aussi entraĂźnĂ© une compĂ©tition accrue avec les agriculteurs pour la terre.
Les conflits autour du saccage des rĂ©coltes, de la pollution des nappes phrĂ©atiques se sont multipliĂ©s. Dans tout le Sahel, les cultures empiĂštent dĂ©sormais sur les corridors de transhumance et vice-versa. RĂ©sultat: mĂȘme les bonnes annĂ©es comme 2019, la population reste extrĂȘmement vulnĂ©rable. La campagne agricole et pastorale est excĂ©dentaire. Les prix du mil, du sorgho et du maĂŻs ont baissĂ©. Et pourtant, entre juin et aoĂ»t, en pleine pĂ©riode de soudure, 1,2 million de NigĂ©riens se trouvaient en situation d'insĂ©curitĂ© alimentaire grave, selon la FAO.
2004, 2010, 2015... Les crises Ă rĂ©pĂ©tition ont fini par dĂ©cimer la quarantaine de vaches de Barka Azzey. Celles qui avaient survĂ©cu Ă la faim et aux maladies ne donnaient plus de lait et ne reproduisaient plus. Alors il a fallu faire autre chose. "Ce n'Ă©tait plus assez pour manger, pour s'habiller, alors j'ai pris ma famille et nous sommes partis vivre en ville", dit-il en regardant le sol avec tristesse, dans la cour poussiĂ©reuse oĂč il vit dĂ©sormais. Trois poules maigres se reposent Ă l'ombre d'une antenne parabolique oĂč sĂšche le linge.
A 38 ans, Barka est devenu gardien. Il dort dans une cabane avec sa femme Rabi et ses cinq enfants, sur la propriété d'un riche commerçant de Maradi, la deuxiÚme ville du Niger (sud). Avec 20.000 francs (30 euros) par mois, il est obligé de contracter des "maleji" (crédits) à l'épicerie locale pour nourrir les siens.
- Stopper l'exode -
"En ville, il n'y a rien de bon. Ici, il n'y a que le dĂ©sespoir", assĂšne Barka Azzey. Il n'a qu'une idĂ©e en tĂȘte: "gagner assez d'argent pour reconstituer mon troupeau et retrouver ma vie d'avant". Comme lui, des milliers d'autres jeunes bergers ont quittĂ© la brousse pour tenter leur chance dans la capitale Niamey, ou d'autres grandes villes d'Afrique de l'Ouest. Ils deviennent cireurs de chaussures, vendeurs de cartes sim ou de plantes mĂ©dicinales.
Sur les trottoirs de Bamako, de Conakry ou de Dakar, ils viennent allonger la longue liste d'émigrants qui ailleurs, fuient les violences ou la pauvreté. L'exode est massif. L'Aren, principale association d'éleveurs, a mis en place, avec des ONG comme Oxfam, des programmes pour tenter de stopper l'hémorragie. Une laiterie a vu le jour dans le centre de Bermo. Trois cent femmes sont ainsi revenues vivre au village. Elles produisent du yoghourt et du fromage qu'elles revendent ensuite au marché.
Depuis 15 ans, Hadiza Attahirou passait quatre mois par an au Mali ou au Sénégal. Elle a reçu deux vaches et gagne désormais quelques milliers de francs CFA supplémentaires. "Maintenant que j'ai ce travail, je peux soulager mon mari quand il part en transhumance et payer l'école pour ma fille", explique cette femme de 39 ans à la bouche tatouée et aux bras recouverts de bijoux.
D'autres ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de micro-crĂ©dits pour s'acheter des outils agricoles ou des machines Ă coudre. Azara, 18 ans, confectionne un costume d'apparat, mĂ©lange de tissages colorĂ©s, de coquillages et de perles incrustĂ©s. "C'est ce que porteront les hommes pour le GĂ©rĂ©wol", dit-elle avec malice. Cette grande fĂȘte, Ă la fin de chaque saison des pluies, est le moment le plus important de l'annĂ©e pour les Peuls Wodaabe: lorsque la nourriture n'est plus une quĂȘte de chaque instant, que les bĂȘtes ont la panse bien remplie, les humains, enfin, respirent.
Les familles nomades arrivent de tout le Sahel. C'est l'occasion de renouer des liens d'amitiĂ©, d'amour aussi. On cĂ©lĂšbre les mariages et les naissances. La beautĂ© se cultive comme un art. BardĂ©s de gris-gris et de longues tresses, les hommes s'apprĂȘtent, se maquillent. A la nuit tombĂ©e, ils danseront pour sĂ©duire leurs femmes.
De quoi trouver le courage de reprendre la route, braver les dangers, la chaleur. Car bientĂŽt, l'herbe disparaĂźtra et les mares s'assĂšcheront. Et il leur faudra marcher, toujours plus loin, Ă la poursuite des nuages.
AFP











