Pour Laurent Vinatier, ex-prisonnier en Russie, "le traumatisme" et le "miracle"

  • PubliĂ© le 24 janvier 2026 Ă  02:58
  • ActualisĂ© le 24 janvier 2026 Ă  12:45
Le chercheur français Laurent Vinatier chez lui à Issy-les-Moulineaux, en France, le 23 janvier 2026

Le soulagement d'ĂȘtre un homme libre est incommensurable pour celui qui a cru mourir dans une prison russe. C'est "comme un miracle", confie Laurent Vinatier, dans un entretien Ă  l'AFP oĂč il dĂ©crit le traumatisme de l'incarcĂ©ration, qui l'a changĂ© "de maniĂšre cardinale".

Il ne sait rien "des détails, des négociations" entre la France et la Russie qui ont conduit le président russe Vladimir Poutine à le gracier et le libérer le 8 janvier en échange du basketteur russe Daniil Kasatkin.

Mais une certitude: "une page s'est tournée", "je n'ai pas du tout envie de revenir" en Russie. "J'y suis allé quelques années. Mais voilà, c'est fini. C'est un chapitre clos", raconte ce chercheur spécialiste de l'espace post-soviétique qui a "une longue histoire" avec ce pays.

Avant son incarcĂ©ration, la Russie exerçait sur lui "une espĂšce de fascination romantique". "Comme pour la plupart des Français (...) Ça date depuis Voltaire et Diderot", poursuit Laurent Vinatier, russophone, mariĂ© Ă  une Russe.

Le 6 juin 2024, il est Ă  une terrasse de cafĂ© Ă  Moscou quand il est arrĂȘtĂ© pour ne pas s'ĂȘtre enregistrĂ© comme agent de l'Ă©tranger. "Je n'y croyais pas", se remĂ©more-t-il. Il avait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© interrogĂ© des annĂ©es auparavant et Ă©tait ressorti libre.

Et le motif est infondé: "évidemment que je ne savais pas qu'il fallait s'enregistrer" puisqu'il ne travaillait pas en Russie. "J'étais nécessairement un agent de l'étranger".

A ce moment-là, il est en mission de dix jours pour une ONG suisse qui fait de la médiation dans des conflits hors des circuits diplomatiques officiels.

- Cellule VIP -

Il doit monter une conférence avec des chercheurs internationaux sur l'usage de l'intelligence artificielle dans les conflits.

Quatre jours avant son dĂ©part, il est incarcĂ©rĂ© Ă  Moscou. Sur le trajet de la prison, il est trimballĂ© dans une cage oĂč on ne peut pas s'asseoir.

Il pensait ĂȘtre assignĂ© Ă  rĂ©sidence, il restera 10 mois au centre de dĂ©tention numĂ©ro 7.

A posteriori, il comprend que c'est une cellule "VIP". Ils sont 14 autres dĂ©tenus mais "il y a une interaction sociale" mĂȘme si les rapports de force sont immĂ©diatement palpables.

Les journées sont rythmées par des jeux, dominos ou échecs "pour s'intégrer socialement".

"On participe à la vie de la cellule, le ménage. On achÚte au magasin (...) du thé, des petits gùteaux, du chocolat. Et puis on lit. (...) J'ai écrit et lu autant que je pouvais", raconte-t-il.

Les journées sont finalement "trÚs rythmées". Il doit néanmoins digérer l'escroquerie dont lui et sa femme sont victimes de la part d'un avocat qui est parvenu à leur soutirer un million de roubles (plus de 11.200 euros au cours actuel).

- Conditions "terribles" -

Mais aprĂšs le procĂšs en appel, la plongĂ©e dans l'horreur est vertigineuse. Laurent Vinatier est transfĂ©rĂ© dans un centre de dĂ©tention de transit en vue d'ĂȘtre incarcĂ©rĂ© dans une colonie pĂ©nitentiaire.

C'est Ă  Toula, Ă  200 kilomĂštres au sud de Moscou.

Les conditions y sont "terribles". "J'aurais jamais pu imaginer ça. Il n'y avait pas de livres. Les toilettes, c'était des trous. C'était sale tout autour. Il n'y avait pas de chasse d'eau. L'eau coulait à peine. Pas d'eau chaude, évidemment. On ne pouvait pas faire bouillir de l'eau. Il n'y avait rien", dit-il.

Il y reste 15 jours au cours desquels il apprend qu'une nouvelle enquĂȘte va commencer, cette fois pour espionnage. Le temps d'organiser son retour Ă  Moscou, il est conduit Ă  l'hĂŽpital de la prison.

"Je n'étais pas tout seul à l'hÎpital, mais seul dans cette chambre. Et je sentais que j'étais déjà sous la coupe du FSB", le renseignement russe.

"LĂ , j'ai eu trĂšs peur. J'ai cru que j'allais mourir. J'ai cru qu'on allait me faire des expĂ©riences", se souvient-il. Au moment des repas, il s'arrange pour ne pas prendre le plateau qui lui est destinĂ©, de peur d'ĂȘtre empoisonnĂ©.

Il doit affronter le regard d'autres détenus mourants, dont la souffrance se lit sur le visage.

Dans la nuit du 10 mai 2025, il apprend qu'il va ĂȘtre envoyĂ© dans la prison du FSB Ă  Moscou. Nouvelle dĂ©gringolade, "l'isolement est total".

Les conditions d'hygiĂšne sont normales. "Mais c'est le confinement. C'est l'enfermement rĂ©el", dit-il. Il ne sort qu'une heure maximum dans des cours dĂ©labrĂ©es. Dans la cellule, les fenĂȘtres ne s'ouvrent pas, "sauf une en haut".

- ExtrĂȘme vulnĂ©rabilitĂ© -

Les relations aux gardiens sont "plus sévÚres, plus autoritaires". Il y a "plus de pression, des cris".

Sur les accusations d'espionnage, il se souvient avoir pensé que le FSB ne trouverait rien puisque c'est infondé. Mais la peur est omniprésente.

"J'ai peur qu'ils inventent des preuves. Tout Ă©tait possible. (...) Je ressens une extrĂȘme vulnĂ©rabilitĂ©", explique-t-il, avec ce sentiment de ne pouvoir respirer.

"Les interrogatoires se passent bien. Ce n'est pas comme dans les films oĂč il y a des torture physiques, oĂč il n'y a pas de lumiĂšre".

"Ce sont des interrogatoires normaux. Mais c'est tout ce qu'il y a en dehors des interrogatoires qui fait peur. Tout ce qu'ils ne disent pas. Tout ce qu'ils laissent penser. Les menaces larvées. Quinze ans, vingt ans de prison. (...) Ce sont ces messages subliminaux (...) qui stimulent mon imagination dans le mauvais sens."

Et puis, il y a cette obligation de prĂ©lĂšvement de son ADN. "L'ADN c'est un peu comme les empreintes digitales. Vous vous dites que ça va ĂȘtre un Ă©lĂ©ment de preuve. Ils peuvent utiliser n'importe quoi. Tu as Ă©tĂ© lĂ , parce qu'on a retrouvĂ© ton ADN".

Aujourd'hui, Laurent Vinatier aspire Ă  vivre ses rĂȘves et faire ce qu'il a toujours voulu faire, Ă©crire des histoires. "J'avais jamais vraiment osĂ© ou j'avais peut-ĂȘtre rien Ă  dire", dit-il.

"Il y a tout ce qu'on peut tirer de la prison. C'est toutes les autres histoires qu'on pourra tirer qui sont inspirées par ce que j'ai vu en prison, qui parleront de la vie, de l'amour, de la mort. Tous les thÚmes éternels".

 AFP

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