"On n'en peut plus"

"Quel Etat?" AprĂšs le drame, les Libanais solidaires mais furieux

  • PubliĂ© le 6 aoĂ»t 2020 Ă  11:56
  • ActualisĂ© le 6 aoĂ»t 2020 Ă  12:07
Des bénévoles libanais nettoient les rues de la capitale libanaise Beyrouth aprÚs les explosions au port, le 5 août 2020

Dans le quartier des bars de Beyrouth, des centaines de Libanais ont troqué leur biÚre pour des balais, s'organisant dans la solidarité sans attendre un Etat qui prouve une nouvelle fois son incurie avec l'explosion au port de produits hautement inflammables laissés à l'abandon.

"Quel Etat?", s'insurge Melissa Fadlallah, bénévole mobilisée rue Mar Mikhaël, célÚbre pour ses bars et restaurants, située à quelques encablures du port de la capitale libanaise.

Dans ce quartier de vieilles bĂątisses traditionnelles, les façades et les vitrines ont volĂ© en Ă©clat mardi aprĂšs deux Ă©normes explosions provoquĂ©es selon les autoritĂ©s par 2.750 tonnes de nitrate d'ammonium, stockĂ©es dans un entrepĂŽt. HabituĂ©s depuis des dĂ©cennies Ă  des services publics en dĂ©liquescence, des coupures d'Ă©lectricitĂ© quotidiennes et une gestion hiĂ©ratique des dĂ©chets, les Libanais n'ont pas attendu. Ils ont lancĂ© eux-mĂȘmes les opĂ©rations de nettoyage et de dĂ©blayage des dĂ©combres, dans un vaste mouvement de solidaritĂ© aprĂšs une nuit qui a traumatisĂ© la population.

Gants en caoutchouc et masque sur le visage, Mme Fadlallah jette un morceau de verre grand comme son bras dans l'enceinte de l'Electricité du Liban, symbole s'il en faut de la gabegie de l'Etat. "Pour moi, cet Etat est un dépotoir -- Et au nom des victimes (du port), le dépotoir qui les a tuées restera un dépotoir", martÚle la quadragénaire.

L'explosion a tué plus de 110 personnes et blessé plusieurs milliers, alimentant la colÚre des Libanais qui avaient battu le pavé des semaines durant dÚs octobre 2019 pour exprimer leur ras-le-bol face aux politiques accusés de corruption et d'incompétence.

- "OĂč sont-ils" -

"Nous essayons de rĂ©parer ce pays depuis neuf mois", dĂ©plore Mme Fadlallah. "Si nous avions un vrai Etat, il serait dans la rue depuis hier en train de nettoyer. OĂč sont-ils", s'insurge-t-elle. Devant des immeubles Ă  demi-effondrĂ©s, ce sont des dizaines de jeunes bĂ©nĂ©voles qui ramassent les bris de verre, tirant de gros sacs en plastique remplis de dĂ©bris.

D'autres grimpent les escaliers jonchĂ©s de dĂ©combres pour frapper aux portes et offrir d'hĂ©berger des Libanais aux rĂ©sidences dĂ©sormais inhabitables. "Nous avons des gens qui vont proposer aux personnes ĂągĂ©es et handicapĂ©es de les aider Ă  trouver un endroit oĂč passer la nuit", explique un des bĂ©nĂ©voles, Hossam Abou Nasr, 30 ans.

"Nous n'avons pas un Etat pour prendre de telles mesures, donc on a pris les choses en main", poursuit-il. En quelques heures seulement, sont installées des tables en plastique, avec des bouteilles d'eau, des sandwiches et des en-cas. "Je ne peux pas aider en portant des choses, alors on a apporté de la nourriture, du chocolat et un soutien moral", assure Rita Ferzle, 26 ans.

"Tout le monde devrait ĂȘtre ici en train d'aider, surtout les jeunes. Personne ne devrait rester Ă  la maison", estime-t-elle. Des villes Ă  travers le pays se sont proposĂ©es pour accueillir les familles beyrouthines privĂ©es de logement. Le patriarcat catholique maronite a annoncĂ© qu'il ouvrirait ses monastĂšres et ses Ă©coles religieuses.

- "On n'en peut plus" -

Sur les rĂ©seaux sociaux, plusieurs enseignes et commerçants offrent leurs services pour rĂ©parer gratuitement des portes, peindre des murs, ou remplacer les vitres. Abdo Amer, fabricant de fenĂȘtres, a baissĂ© ses tarifs moitiĂ© prix, et pour certaines familles il accepte de travailler gratuitement, vu l'ampleur des dĂ©vastations et la crise Ă©conomique qui a mis le pays Ă  genoux. "J'ai reçu plus de 7.000 appels en un jour, je ne peux pas suivre le rythme", explique le trentenaire.

Ce qu'il attend des autoritĂ©s? Rien du tout. "Vous pensez que l'Etat va prendre en charge ce travail?", lĂąche-t-il avec ironie. L'indignation est d'autant plus vive que la cargaison de nitrate d'ammonium, une substance hautement inflammable, se trouve au port depuis six annĂ©es, "sans mesures de prĂ©caution" de l'aveu mĂȘme du Premier ministre. "Ils sont tous assis sur leur chaise avec la climatisation pendant que les gens s'Ă©reintent dans les rues", tempĂȘte Mohamed Souyour, 30 ans, balai Ă  la main.

"Ce pays et ses habitants, c'est la derniÚre chose qui leur tient à coeur", fustige-t-il, indiquant que les militants se préparent déjà à relancer les manifestations. "On n'en peut plus. Ca suffit. C'est tout le systÚme qui doit tomber. Il ne doit plus en rester un seul", dit-il.

AFP

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