Il a chaussé les plus grandes stars

Robert Clergerie, le chausseur qui ne savait pas pantoufler

  • PubliĂ© le 8 dĂ©cembre 2017 Ă  10:48
  • ActualisĂ© le 8 dĂ©cembre 2017 Ă  10:53
Le chausseur des stars, Robert Clergerie, 83 ans, le 30 novembre 2017 Ă  Paris

Fils d'épicier devenu chausseur de stars, Robert Clergerie reste à 83 ans un nom emblématique du soulier français, revenu à 70 ans sauver de la faillite son usine, aujourd'hui l'une des derniÚres rescapées de la chaussure "Made in France".


De Lauren Bacall à Bianca Jagger en passant par Madonna, les plus grandes stars ont eu des Clergerie aux pieds, quand la marque était au faßte de sa gloire.
"Je suis venu trĂšs tard Ă  la chaussure, Ă  37 ans. Mon pĂšre m'a Ă©levĂ© Ă  la dure et j'ai travaillĂ© de 14 Ă  24 ans dans son Ă©picerie, avant de tailler la route aux États-Unis. Je suis revenu faire la guerre d'AlgĂ©rie, puis j'ai occupĂ© divers emplois qui ne me rendaient pas heureux", confie Ă  l'AFP Robert Clergerie.
Le regard vif et tranchant derriÚre ses petites lunettes, il raconte comment sa grande histoire d'amour avec la chaussure a débuté grùce à une petite annonce: "Cherchons cadre forte pointure, pour prendre direction usine dans Vallée du RhÎne, proche de mer et montagne".
C'est le chausseur Charles Jourdan qui cherche un dirigeant pour une de ses usines. Il embauche Robert Clergerie. "Cette annonce a Ă©tĂ© la rĂ©vĂ©lation de ma vie, j'ai arrĂȘtĂ© de me ronger les ongles, j'Ă©tais enfin bien dans ma tĂȘte et dans ma peau", raconte-t-il Ă  l'occasion de la sortie de "Robert Clergerie, l'homme qui chaussait les femmes", sous la plume de la journaliste Camille Sayart, aux Ă©ditions Alisio.
Lorsqu'il démissionne en 1978, c'est pour reprendre l'usine Unic Fenestrier, une marque du groupe André, sise à Romans-sur-IsÚre, le berceau de la chaussure française.
Là, Robert Clergerie lance à l'hiver 1981 une premiÚre collection à son nom: baptisés Paris, Paco et Palma, trois modÚles plats et audacieusement piqués aux hommes rencontrent un succÚs immédiat.
"Ça Ă©tĂ© le dĂ©clic", rĂ©sume Robert Clergerie.
Il a visĂ© juste, l'allure garçonne est dans l'air du temps: "Les annĂ©es 80, c'Ă©tait l'Ăąge d'or, le disco, la fĂȘte, une vraie effervescence", rĂ©sume celui qui se dĂ©finit comme "un artisan qui a senti comment Ă©voluait la façon dont la femme s'habille".
La marque s'exporte alors jusqu'Ă  Hollywood et la boutique historique du centre de Paris, rue du Cherche-Midi, vend jusqu'Ă  11.000 paires par an.


- 'J'avais 70 ans mais je m'emmerdais' -


Tout s'emballe, trop vite. Un rachat hasardeux, des cadres qui n'arrivent plus à tenir le rythme et mentent sur la trésorerie: soudain les banques ne suivent plus et il faut trouver de l'argent. On est en 1996, Robert Clergerie a 62 ans et se décide à vendre son entreprise à un consortium d'investisseurs pour 59 millions de francs.
"AprĂšs la signature, je suis rentrĂ© chez moi, c'Ă©tait la nuit, j'ai pleurĂ©, j'ai vomi aussi. Ça ne me plaisait pas, ce truc", dit-il.
Il reste actionnaire (avec 10% du capital) et directeur artistique de sa propre marque, qui se maintient mais change de mains.
En 2001, Robert Clergerie prend sa retraite et assiste au dĂ©clin de l'industrie de la chaussure romanaise. Ses concurrents StĂ©phane KĂ©lian et Charles Jourdan mettent la clĂ© sous la porte, et Clergerie glisse vers le mĂȘme sort.
Mais à trois jours du dépÎt de bilan, en 2005, son fondateur met deux millions d'euros sur la table et rachÚte sa propre affaire. "J'avais 70 ans mais je m'emmerdais. Et ça me travaillait de voir que l'entreprise allait partir, je connaissais presque tout le personnel."
"Le jour oĂč je suis revenu Ă  l'usine, c'Ă©tait un lundi, les femmes pleuraient", se souvient Robert Clergerie, un petit sanglot dans la voix. "J'ai retrouvĂ© une seconde jeunesse."
L'usine renaßt de ses cendres sans toutefois renouer avec les succÚs passés.
À 77 ans, il prend sa retraite pour de bon aprĂšs avoir revendu Ă  RC Holdings, une alliance entre un investisseur français et une famille hongkongaise, "les seuls Ă  avoir proposĂ© de garder l'usine Ă  Romans". "Clergerie a survĂ©cu, mais ce sont les derniers" Ă  encore produire localement pour les 15 magasins en propre que compte la marque dans le monde.
"Ça va faire cinq ans que je suis dĂ©finitivement parti, je commence Ă  me dĂ©tacher maintenant, pas totalement mais quand mĂȘme", rĂ©sume Robert Clergerie avec une pointe d'amertume. "Car cette affaire, c'est comme une femme que j'ai aimĂ©e Ă  la folie, et maintenant c'est un autre qui est dans le lit."

Par Katia DOLMADJIAN - © 2017 AFP

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