Amérindiens

"Tuer l'Indien dans le coeur de l'enfant": le Canada rattrapé par son histoire

  • PubliĂ© le 16 dĂ©cembre 2021 Ă  09:44
  • ActualisĂ© le 16 dĂ©cembre 2021 Ă  09:53
Le chef amérindien Mark Hill pose devant l'ancienne Mohawk Institute Residential School, à Brantford, au Canada, le 9 novembre 2021

Il a cinq ans et s'accroche en pleurs aux jupes de sa grand-mĂšre. Jimmy ne veut pas monter dans le bus, quitter sa famille amĂ©rindienne et cette forĂȘt du Canada oĂč il vit avec sa communautĂ©. Mais un policier bouscule la vieille dame et le saisit. Quelques instants plus tard, il est dans le bus avec d'autres enfants amĂ©rindiens. Au milieu des cris et des sanglots, le voyage commence. On est en 1969. Sa vie bascule.

Au bout de la route, à quelques kilomÚtres de chez lui: le "pensionnat indien" de Saint-Marc-de-Figuery au Québec, à 600 km au nord de Montréal. Jimmy Papatie y restera jusqu'à sa fermeture en 1973. En quelques heures, le décor est planté pour ces enfants autochtones arrachés à leur famille sur ordre du gouvernement canadien: leurs cheveux, traditionnellement portés longs, sont coupés. Sous la douche, on les frotte avec une brosse dure: ils sont les "sales indiens".

Ils doivent quitter leurs mocassins Ă  perles, vestes en peau d'orignal, vĂȘtements que portent les Algonquins, pour enfiler un uniforme. On s'adresse Ă  eux en français, langue qu'ils ne connaissent pas, leur langue maternelle est bannie. Et puis, Ă  la fin de cette longue journĂ©e, on leur retire leur nom. Ils seront dorĂ©navant un numĂ©ro.

"On ne savait pas oĂč on allait. On ne savait pas ce qui allait nous arriver. En quelques heures, c'est un dĂ©racinement total - linguistique, culturel, spirituel", raconte Jimmy Papatie, 57 ans, attablĂ© dans un restaurant prĂšs du site du pensionnat aujourd'hui dĂ©truit.

Cheveux bruns courts, tatouages sur les avant-bras, l'ancien chef de sa communauté veut aujourd'hui parler sans fard de cette époque "terrible". Jusque dans les années 1980, ces pensionnats, apparus au XIXÚme siÚcle, ont été l'une des pierres angulaires de la politique d'assimilation des Amérindiens, qui représentent aujourd'hui 5% de la population.

Désormais considérée comme un "génocide culturel", cette page sombre de l'histoire canadienne a été remise en lumiÚre aprÚs la découverte ces derniers mois de plus d'un millier de tombes anonymes prÚs d'anciens pensionnats. Des révélations qui ont choqué le pays.

Au total, quelque 150.000 enfants inuits, métis ou membres des PremiÚres Nations (Dene, Mohawks, Ojibway, Cris et Algonquins...) ont été envoyés dans les 139 établissements du pays, gérés par les églises. A chaque rentrée scolaire, l'agent des affaires indiennes, accompagné de policiers, fait alors le tour des communautés autochtones - pour la plupart nomades - pour emmener les petits. Depuis 1920 et une modification de la loi sur les Indiens, l'assentiment des parents n'est plus nécessaire. Le but de ces institutions: scolariser, évangéliser, assimiler. Souvent, les enfants y ont été brutalisés, parfois abusés. Des milliers n'en sont jamais revenus, morts de malnutrition, de maladie ou de mauvais traitements.

- Un numéro -

"Au pensionnat, je n'avais plus de nom, j'Ă©tais le numĂ©ro 70". Fred Kistabish, 77 ans, lunettes fumĂ©es et Ă©paisse chemise de bĂ»cheron, revient souvent sur le site du pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery oĂč il a vĂ©cu dix ans.

Aujourd'hui, il ne reste que quelques pierres recouvertes d'herbes folles. Un petit mémorial y a été érigé, qui expose de vieilles photos noir et blanc des élÚves. Des dizaines de petites chaussures ont été déposées devant, symboles des enfants maltraités dans ces institutions et de ceux qui n'en sont pas revenus. "C'est ici que je suis devenu quelqu'un d'autre", poursuit M. Kistabish en avançant sa canne à la main sur ces lieux recouverts de neige en ce début d'hiver. "Mais ils n'ont pas réussi à complÚtement me changer".

Le "plus difficile", se souvient l'ancien chef de la rĂ©serve de Pikogan, situĂ©e Ă  quelques kilomĂštres du pensionnat, Ă©tait de voir ses sƓurs sans ĂȘtre autorisĂ© Ă  leur parler. "Quand elles me voyaient dans le rĂ©fectoire, elles pleuraient
 ça c'Ă©tait dur."

L'isolement, un vrai dĂ©chirement aussi pour Alice Mowatt placĂ©e dans le mĂȘme pensionnat entre six et 13 ans. Des annĂ©es plus tard, elle a couchĂ© dans de petits cahiers les moments les plus marquants de son enfance au pensionnat "pour ne pas oublier" et "pour s'en libĂ©rer".

Sur les premiĂšres pages, le choc de l'arrivĂ©e y est dĂ©crit avec prĂ©cision: "Je ne me souviens pas du chemin jusqu'au pensionnat, je suppose que je suivais mes sƓurs. Mais Ă  l'arrivĂ©e nous avons Ă©tĂ© divisĂ©es par groupes d'Ăąge, c'est lĂ  que j'ai rĂ©alisĂ© que j'allais maintenant ĂȘtre seule". "A ce moment-lĂ , j'avais six ans et je ne savais aucun mot de français. Ce sont les moments les plus durs de ma vie", confie cette ancienne bibliothĂ©caire de 73 ans aux longs cheveux gris.

Autour d'elle, dans sa cuisine, chaque objet, chaque ustensile porte une petite Ă©tiquette avec son nom en anishinabe, sa langue maternelle. "C'est pour mes petits-enfants, pour qu'il leur reste quelques mots de notre langue". Au pensionnat, beaucoup ont oubliĂ© leur langue, certains enfants sont restĂ©s muets pendant des mois. Parler autre chose que le français ou l'anglais Ă©tait la certitude d'ĂȘtre puni.

Des coups de rÚgle, de ceinture, des jours passés enfermés dans un placard, du savon dans la bouche... "Parce que vous parliez alors que c'était interdit, parce que vous ne vous étiez pas rangés assez vite, parce que vous ne sortiez pas de votre lit assez rapidement... Ils avaient 50 millions d'excuses pour nous frapper", raconte Dawn Hill, 72 ans.

Cette ancienne institutrice, courts cheveux blancs et lunettes rectangulaires, passée par le pensionnat de Brantford, au sud de Toronto, a le regard qui se perd dans le vide quand elle replonge dans cette période. "C'était un monde impitoyable. Vous ne vous sentiez jamais en sécurité".

Situé à l'écart de toute habitation, au bout d'une longue allée bordée d'érables, ce pensionnat, dirigé par l'église anglicane, fut l'un des premiers érigés dans le pays. Il vient de lancer des recherches sur son site pour tenter de retrouver des sépultures d'enfants.

- Un millier de tombes -

Plus d'un millier de tombes anonymes ont Ă©tĂ© retrouvĂ©es depuis mai sur les sites d'anciens pensionnats. Et de nombreuses recherches sont en cours dans tout le pays - entre 4.000 et 6.000 Ă©lĂšves auraient disparu, selon les autoritĂ©s. Des milliers de survivants ont tĂ©moignĂ© de l'horreur de ces institutions, qui avaient pour vocation de "tuer l'Indien dans le cƓur de l'enfant", devant une Commission vĂ©ritĂ© et rĂ©conciliation mise en place en 2008. Parmi eux, Alice Mowatt qui a racontĂ©, Ă  ce moment-lĂ , pour la premiĂšre fois les agressions sexuelles qu'elle a subies.

AprĂšs sept annĂ©es d'enquĂȘte et des milliers d'entretiens, cette commission fait la lumiĂšre sur cette pĂ©riode si mĂ©connue des Canadiens, concluant Ă  un "gĂ©nocide culturel".
"Il peut parfois ĂȘtre difficile d'accepter que ce qu'ils ont racontĂ© ait pu se produire dans un pays tel que le Canada qui se targue d'ĂȘtre un bastion de la dĂ©mocratie, de la paix et de la gentillesse partout dans le monde", dĂ©crit le rapport de la commission de plus de 500 pages.

"Des enfants ont subi des sévices, physiques et sexuels, et sont décédés dans ces écoles dans des proportions qui n'auraient jamais été tolérées dans aucun autre systÚme scolaire du pays ou de la planÚte".

Petit Ă  petit, le pays lĂšve le voile sur cette pĂ©riode: en 2008, le Premier ministre conservateur Stephen Harper prĂ©sente des excuses, son successeur Justin Trudeau fait de mĂȘme en 2015.

RĂ©cemment, c'est l'Ă©glise catholique qui a admis sa responsabilitĂ© dans les souffrances endurĂ©es par les membres des PremiĂšres nations. En 2022, pour la premiĂšre fois, une dĂ©lĂ©gation d'autochtones se rendra au Vatican avant un voyage du pape au Canada prĂ©vu dans l'annĂ©e. "Je veux que le pape vienne s'excuser devant nous, nous les survivants des pensionnats. Ça va prendre une journĂ©e, deux journĂ©es pour nous rencontrer mais il faut prendre ce temps-lĂ , aprĂšs on pourra tourner la page", pense Oscar Kistabish, 75 ans, passĂ© par Saint-Marc-de-Figuery.

Ce dernier (qui n'a pas de lien de parentĂ© avec Fred Kistabish) se dĂ©crit comme un "survivant". "Ils m'ont volĂ© ma jeunesse", dit cet homme aux larges Ă©paules et longs cheveux bruns attachĂ©s. Les premiers mois, raconte-t-il, il a souvent Ă©tĂ© malade Ă  cause de "l'alimentation qui avait changĂ© d'un seul coup" mais aussi de la peur mĂȘme si, dit-il, il y a eu "des moments de fun" grĂące au hockey dĂ©couvert au pensionnat.

"J'ai appris à ne plus avoir d'émotions", lùche-t-il amer, expliquant avoir par la suite, comme beaucoup, cherché à se détruire à petit feu, notamment par l'alcool.
Les pensionnats, tout le systÚme, "cela a créé tellement de traumatismes dans les populations autochtones, transmis de génération en génération", explique Marie-Pierre Bousquet, anthropologue à l'Université de Montréal.

"Personne ne parlait de ce qu'on nous faisait, mais tout le monde savait ce que cela signifiait quand le pĂšre venait te chercher le soir dans ton lit", confie Jimmy Papatie qui a mis 45 ans avant de pouvoir parler des viols.

Au total, plus de 38.000 accusations d'agressions sexuelles et physiques graves ont été recensées par la commission. Moins de 50 déclarations de culpabilité ont été prononcées par la justice canadienne.

Evoquant les "fantĂŽmes" qui l'accompagnent depuis des annĂ©es, Jimmy Papatie narre une vie faite de chutes et de rechutes: alcool, toxicomanie, tentatives de suicide, violences... "Il a fallu que j'aie plus de 50 ans et plusieurs thĂ©rapies pour ĂȘtre capable de dormir dans le noir, pour me dĂ©shabiller devant une femme, pour rĂ©ussir Ă  avoir un moment d'intimitĂ© avec quelqu'un".

"Aujourd'hui je ne me cache plus. Mais je sais aussi que cela n'excusera pas le mal que j'ai fait Ă  d'autres", confie-t-il Ă©voquant des agressions sexuelles dont il dit s'ĂȘtre rendu coupable Ă  son tour. Beaucoup n'"ont pas rĂ©ussi Ă  s'en sortir", dit Dawn Hill qui reste en colĂšre contre ceux qui n'ont pas Ă©tĂ© poursuivis. "Nous n'Ă©tions que des enfants..."

- "Quelle est notre histoire nationale ?" -

Avec la découverte récente des tombes anonymes d'enfants, le Canada semble aussi découvrir son passé, et le mot "réconciliation" est sur toutes les lÚvres. Un mouvement que l'on retrouve ailleurs dans le monde sur la prise en compte des peuples opprimés notamment par le colonialisme européen. En NorvÚge, Finlande et SuÚde, des commissions vérité sur les persécutions subies par le peuple Sami ont été récemment mises en place.

Et dans de nombreux pays, un mouvement de fond, porté principalement par les jeunes générations, appelle à ouvrir les yeux sur des erreurs du passé pour mieux prendre en compte aujourd'hui les diversités.

"Ce n'est pas l'image que les Canadiens avaient de leur pays. Aujourd'hui ils se demandent: +Mais finalement il est fondé sur quoi notre pays ? Quelle est notre histoire nationale ?+", poursuit Marie-Pierre Bousquet, qui parle d'un électrochoc pour la société.

"Jusqu'ici, ils se voyaient comme une grande démocratie multiculturelle, avec un passé glorieux, de grands espaces, pas comme un pays bùti sur un génocide."
La découverte des tombes a été un tournant majeur, expliquent les chercheurs. "C'est comme si avec cette preuve, c'était soudain devenu concret, réel", ajoute la directrice d'un programme en études autochtones.

Mais "il reste encore beaucoup de travail à faire pour une véritable compréhension de cet épisode de l'histoire et de ses conséquences durables", estime Sébastien Brodeur-Girard, qui enseigne à l'Ecole d'études autochtones de l'Université du Québec.

Fin septembre, lors de la premiÚre journée nationale d'hommage aux victimes autochtones, le Premier ministre Justin Trudeau l'a reconnu: "Il n'y aura pas de vérité ni de réconciliation tant et aussi longtemps que ce pays ne comprendra pas que l'histoire des Autochtones est notre histoire à tous".

Aujourd'hui encore, beaucoup d'autochtones vivent dans la misÚre et le racisme perdure, notent experts et rapports. Les Amérindiens n'ont acquis le droit de vote au Canada qu'en 1960 et dans certaines provinces, comme le Québec, seulement en 1969.

En 2020, l'ONU dénonçait "le large éventail de violences à l'encontre des peuples autochtones": problÚmes d'accÚs à l'eau potable, discrimination envers les enfants vivant dans les réserves, surreprésentation dans les prisons...

"Le gouvernement et l'église pensent que dire +je m'excuse+ ça suffit", assÚne Jimmy Papatie. "Mais si tout cela était sincÚre, ils mettraient vraiment de l'argent sur la table pour réparer. Je sais ce que cela coûte de reconstruire un individu, alors tout un peuple...".

AFP

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1 Commentaires
Ded
Ded
4 ans

encore une Pseudo grande nation aux racines chrétiennes qui s'est bùtie , avec la complicité active de l'église , sur les massacres des populations premiÚres! et pas les seules!