Professionnels de santé et bénévoles lancent l’alerte : face à une hausse du trafic et à la consommation du dou, la situation est très préoccupante. Depuis deux ans, ils observent une augmentation de la consommation de cette drogue de synthèse. La substance est très addictive selon les médecins. Une seule prise suffit à lancer le processus de dépendance. Vendu environ à 150 euros le gramme sur notre île, son tarif bien supérieur au prix pratiqué dans l’Hexagone ne dissuade pas, au contraire, il suscite la convoitise de trafiquants qui cherchent à établir leurs réseaux sur l'île. Prostitution de mineurs, enfants retrouvés dénutris : au-delà de l’addiction, le dou vient faire éclater la cellule familiale et mettre en danger les conjoints, les enfants, avant de faire vaciller l’ensemble de la famille. Les bénévoles dans les quartiers se sentent démunis et appellent à l'aide (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)
"Aujourd'hui à Bois d'Olive, les dealers ils ont 13 ans, 14 ans, et parfois ils sont consommateurs déjà" lance Fatima Lauret. Le cadre est posé : "C'est vraiment quelque chose qui fait peur", ajoute-t-elle.
"Ce qui se passe sur le terrain, voir les jeunes se détruire comme ça, être témoin de ça, c’est horrible."
Fatima Lauret se décrit comme une citoyenne engagée, une maman du quartier, témoin d'une bascule : l'arrivée du dou dans les rues de sa ville et les maisons de ses voisins.
- "Les gars sont armés. Il y a des menaces de mort" -
En prise directe avec le terrain, elle raconte : "On a de plus en plus de jeunes mamans qui sont tombées dedans. Et à ce moment-là, quand les gamins sont retirés, placés, et il n'y a rien qui est fait pour la prise en charge et l'accompagnement des mamans qui sont consommatrices. Parfois, elles demandent mais ne trouvent pas de solution d'aide. Alors qu'est-ce qu’elles font ? Elles suivent le dealer. Je connais une jeune maman qui loge chez les dealers. Et derrière les dealers, il y a des cartels. Les gars sont armés. Il y a des menaces de mort".
Dans le témoignage de Fatima, les mots sont crus, la réalité apparaît telle qu’elle est : violente. Elle impacte les jeunes précaires, mais pas seulement, toutes les strates de la société sont concernées.
Fatima Lauret assure avoir des témoignages de cadres, d'infirmiers, de directeurs en prise avec le dou.
C’est le visage de son quartier qui est en train de changer. Pas besoin d’aller loin, les jeunes qui se droguent, elle les voit dans la rue. Parfois, la violence résonne juste au-dessus, dans un appartement voisin. "Quand il n’y a plus d’argent pour se procurer le dou, là la violence apparaît. On entend les chaises qui volent, les enfants qui crient."
Lors de notre échange, Fatima s’interrogera plusieurs fois : "Est-ce que les autorités savent ce qui se passe sur le terrain ? Il est temps qu’ils nous regardent, qu’ils regardent le peuple, en bas, en train de souffrir".
Cette violence, ce trafic ont mis quelques mois à bien s’installer. Aujourd'hui, La Réunion est face au même risque. Aucune ville n’est épargnée.
Daniel Singaïny est addictologue au CHU, lui aussi est témoin des conséquences du trafic et de la consommation de dou. "Si cela a commencé dans le bassin sud, c’est en train de s’épancher", de se répandre, nous explique-t-il.
- Le dou, un produit avec un très fort potentiel addictogène -
Derrière ces consommations et ces addictions naissantes, un produit avec un très fort potentiel addictogène. Une prise suffit. Puis, le patient sera obnubilé par le produit nous explique l'addictologue.
C’est une autre réalité, confirmée par le préfet : la prostitution de filles de 17 ans en prise avec le produit, des hommes prostituent également leur femme nous dit-on. Plus rien ne compte, il faut absolument obtenir le produit. En sevrage, aucun traitement de substitution n'existe, ce qu’il reste : l’accompagnement des soignants et des bénévoles sur le terrain.
L’addictologue constate que derrière ces addictions se cachent des traumas complexes. Les femmes victimes de violences conjugales, par exemple, sont à risque de sombrer, pour trouver, l'espace d'un moment "une aliénation libératoire" et destructrice.
La dangerosité du dou selon Fatima Lauret, c’est qu’il suffit d’une fois, une prise, pour essayer ensuite, quoi qu'il en coûte, de se procurer le produit.
"Dès qu’il n’y a plus d’argent pour acheter du dou, dans la famille, ça part dans la violence, on entend les chaises qui volent, les enfants qui crient. Dans les quartiers, il n’y a pas de médiateur, il n’y a personne. On veut que les institutions viennent sur le terrain, qu’elles descendent à terre, qu’elles nous regardent en bas."
"Les consommateurs, parce qu'ils n’ont pas de travail, ils sont dans la misère, ils prennent ce chemin, mais là ils n’en sortiront pas vivants. De toute façon là-dedans, eux-mêmes nous le disent : soit ils en mourront, soit ils vont en prison."
- "On veut que les institutions viennent sur le terrain" -
Fatima Lauret en est certaine, la lutte contre la consommation et le trafic de stupéfiants est une affaire collective aujourd’hui à La Réunion.
La mère de famille a organisé avec des médecins du service d’addictologie du CHU un ron kozé, un débat ouvert à tous, un moment d’échange avec les citoyens qui le souhaitaient, des bénévoles, des psychologues.
"Ils se sont assis comme nous, avec nous, à même le sol. C’est la première fois qu'on voyait des personnes qui représentent des institutions être vraiment avec nous comme ça, à notre hauteur, assis par terre. Dans ce rond, il n’y a pas de personne supérieure à d’autres, on est tous au même niveau. Il y en a qui vont venir, juste écouter et une prochaine fois ils prendront la parole, dans la famille on ne peut pas parler. Dans un ron kozé, on est dans un espace bienveillant. Ça a permis de lancer une conversation, les gens sont venus, ils ont parlé. C’est ça qu’on doit mettre en place, je pense" raconte Fatima Lauret.
"Ces personnes sont déshumanisées, elles peuvent voir un viol devant elles, et ne rien ressentir".
"Le nombre de messages que je reçois tous les jours, d’enfants, d’adultes qui me demandent comment s’en sortir. C’est toujours : répression, répression, répression, derrière il faut accompagner. Ces personnes sont dans une précarité affective, une précarité à tous les niveaux. On ne peut pas laisser ce fléau s’étendre comme ça. Ce n’est pas possible. Il faut alerter en tant que citoyen, si tu vois un trafic, il faut alerter. Faire de la prévention, chacun à son échelle".
- "Soit vous l’hospitalisez, soit je lui tire une balle dans la tête" -
C'est une maman en détresse face à son fils sous l’emprise du dou qui lancera ces mots, signes d’un désarroi total : "Soit vous l’hospitalisez, soit je lui tire une balle dans la tête". Les histoires se multiplient, les témoignages sont tous poignants. Dans la consommation de dou à La Réunion, ce sont des familles entières qui vacillent.
Alors que les affaires liées à l'usage et au trafic de stupéfiants a bondi de 72 % en un an, les produits circulent, et se vendent sans complexe sur les réseaux sociaux.
Les groupes ne sont pas privés, ils utilisent même leur vrai compte pour leur demande, certains cherchent une livraison, d’autres proposent des produits et annoncent des "soldes". "Bonjour, échange un short Lacoste neuf contre 2 grammes, j’ai payé l’ensemble 120 euros, Saint-Joseph. Sa publication aura des réponses. Sur un autre groupe, on peut lire "D dispo". En réponse, une internaute demande le prix au gramme. dispo
"Demi-60. Livraison possible". Sur un autre groupe, Lindsay s’interroge : "On dirait que ça n’existe plus 1 gramme à 80 euros."
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Sur les réseaux sociaux toujours, les règlements de comptes apparaissent. Un dealer raconte : "J'ai accepté de monter à Cilaos pour une livraison, ils m’ont volé 300 euros. Généralement je suis un bon gars, mais là…"
Dans une autre publication, une capture d’écran d’un compte Facebook avec la photo d’un homme : "On le recherche, on est plusieurs à le chercher, on sait qu’il habite à ... , on y a vu sa femme et ses enfants", avec le nom de la résidence, le nom de la rue et la ville et une promesse de récompense.
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Le smartphone est l’outil de prédilection du trafic, nous dit-on. Il suffit d’une connexion à internet, et l’enfer est à quelques clics.
Une fois le produit trouvé, il faut financer sa consommation, s’organisent alors des réseaux de prostitution. "Il y a des hommes qui prostituent leurs femmes, il y a aussi des jeunes filles, à peine 17 ans, qui se prostituent", nous raconte une bénévole sur le terrain.
- Associations et professionnels dans l'impasse face au dou -
Sur le terrain toujours, on ne voit pas bien ce qui pourrait arrêter l’explosion du trafic de stupéfiants à la Réunion. Longtemps cantonnés à des milieux financièrement privilégiés, le dou vient changer la donne. Et quand les revenus du foyer ne suffisent plus à se fournir en drogue, le consommateur sombre et se lance dans le deal à son tour.
"Oui, il y a ce phénomène. Ce qui reste, c’est d’essayer d’en parler, de mettre des mots, de susciter des débats et de rencontrer la population. La Réunion fait partie du mouvement du monde. Ce qui arrive à La Réunion en ce moment, c’est ce qu’ont connu les Antilles il y a 20 ans. Dans l’addiction, on est face à une impasse. Il faut un maillage de tous les acteurs concernés" nous confie le docteur Singaïny.
"On a des outils, on a une forme de savoir-faire, qui doit aller de pair avec l’expérience des familles. On ne peut pas faire l’économie de l’expérience des familles".
"À un moment, en tant que soignants, face à des patients qui reviennent plusieurs fois dans nos services, nous sommes dans une impasse" Une fatigue des soignants qui, eux aussi, ont besoin de soutien face à l’ampleur et face aux conséquences de la consommation de stupéfiants sur l’île.
Sur notre île, depuis le 1er janvier 2026 : 31 mules ont été interpellées, dont 26 dites "classiques" faisant entrer des stupéfiants sur le territoire et 3 mules d’argent dont la mission est de repartir dans l’Hexagone avec l’argent du trafic.
Nous sommes seulement en mai, ces chiffres, communiqués par le préfet Patrice Latron, s’arrêtent au 29 mai 2026. Sur l’ensemble de l’année 2025, un total de 58 mules ont été interceptées. Parmi les produits entrants, la quantité de kétamine et cathinone saisie, dont le dou a augmenté de 305 % en moins d’un an.
Face à l’arrivée de ces produits sur le territoire, soignants et citoyens s’engagent et souhaitent voir l’ensemble des Réunionnais s’unir afin de protéger la jeunesse. Ils espèrent aussi une mobilisation massive des pouvoirs publics.
Dans le cadre de l’écriture et de la préparation de cet article, nous avons sollicité l’Agence Régionale de Santé afin de faire le point sur les propositions de soins qui existent à la Réunion dans les cas d’addictions aux drogues et notamment au dou. À ce jour, nous n’avons pas obtenu de réponses à nos questions.
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