Toussaint : ces cimetières oubliés où reposent les mémoires de l'île

  • Publié le 31 octobre 2026 à 03:00
Cimetière la grippe espagnole au Port

Les vendeurs de fleurs coupées s’installent au pied des églises et sur les parkings des cimetières de l’île. À quelques heures du 1er novembre, les Réunionnais se préparent, comme chaque année, à rendre hommage à leurs proches décédés. À l’heure des recueillements, certains Réunionnais se tournent aussi vers ceux qui reposent dans des cimetières oubliés, réservés aux victimes d'épidémies qui ont frappé l’île ou de l'esclavage. (Photos : Richard Bouhet/www.imazpress.com)

L’esclavagiste révisionniste de Chateauvieux, époux d’une des petites-filles de madame Desbassyns, estimait à tort, en 1863, que les esclaves de La Réunion étaient bien lotis et vivaient un esclavage "doux", si doux semble-t-il, qu’il leur est nié toute sépulture digne, si doux, que rien ne délimite les espaces qui feront office de cimetières sur le littoral ouest, par exemple.

Les esclavagistes savent pourtant bien où ils ont organisé l’empilement des corps, mais ne l’indiquent pas, ne le disent pas, ce n'est aujourd'hui que le temps et les recherches archéologiques qui permettent de les trouver.

À quelques pas des grands carrés entourés d’un muret blanc qui délimitent les vieux cimetières créoles, se trouvent parfois des cimetières d’esclaves. Cachés par les esclavagistes de l’époque, ils ajoutaient à l’ignominie de leur crime, commis du vivant des hommes, des femmes et des enfants que le Code noir leur permettait de traiter comme des meubles, le mépris dans la mort et au-delà.

Les corps des esclaves étaient entassés, empilés, jetés dans des fosses communes et laissés à la merci du temps, et des cyclones qui ont fait remonter des ossements à la surface sur les plages de sable noir, à Saint-Leu ou à Saint-Paul en 2007 par exemple.  

"Il faut dire merci au cyclone Gamède, sans lui nous n'aurions pas trouvé ce cimetière" commentait alors l'historien Sudel Fuma.

Ce cyclone incite l'État à se doter, en 2010 seulement, d'un service d'archéologie dont la mission consiste, notamment, à programmer les recherches. Toute la zone située entre le bord de mer et le mur d'enceinte du cimetière marin de Saint-Paul a fait l'objet de fouilles archéologique. Les 5 sondages effectués en 2011 ont en effet établi que des esclaves y ont été enterrés vraisemblablement à partir de l'année 1750. 

Sur notre île, il faut se rendre à Saint-Louis pour trouver l'un des rares cimetières de l'ancienne colonie à avoir officiellement accueilli des sépultures d'esclaves aux côtés des habitants du quartier. 

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- Le cimetière du Père Lafosse à Saint-Louis : un collectif souhaite faire vivre la mémoire du lieu -

À Saint-Louis, une odeur de sucre flotte dans l’air. Depuis le cimetière du père Lafosse, en se tournant vers la montagne, l’usine du Gol surplombe l’un des seuls cimetières d’esclaves connus de l’île. Ici, il n’y a que l’air qui est doux, l’histoire, elle, est terrible. Le cimetière du Père Lafosse est aussi connu pour être dédié aux âmes perdues, c'est son autre nom.

Il abrite également, la tombe du père Jean Lafosse, détracteur de l'esclavage, défenseur des droits humains des esclaves et premier maire de la ville de Saint-Louis en 1790. Ici, un comité pour le devoir de mémoire rend hommage aux ancêtres esclaves morts sans sépulture, chaque année les membres du collectif sont accompagnés par des artistes, poètes, chanteurs pour un temps de recueillement.

Ce jeudi 29 octobre 2026, il est 16 h 30 quand le groupe passe le petit muret blanc et noir du cimetière qui se trouve à l’entrée nord de la ville. Pour François Valeama, président du comité, "aujourd’hui on peut dire même s'il y a pas foule, il y a une circulation de personnes qui viennent rendre hommage. Ici, le site n’est pas abandonné, il vit, il est entretenu par la ville."

Son souhait : "Que les gens prennent en main leur histoire, pour la transmission de la mémoire, pour pas qu’on oublie. Au début, l’ONU a voulu clarifier une situation injuste qui montrait qu'à la fin de l'esclavage, il y a un devoir de réparation. On marque cette étape ici. On sait que des esclaves ont été enterrés là, on sait qu’il y a eu une souffrance ici." 

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- "Un lieu chargé d’émotion, il faut venir le découvrir" - 

François Valeama raconte : "C'est un cimetière où, à l'époque d'une épidémie de variole, les esclaves ont été enterrés dans une fosse commune. Depuis 2009, on veut faire comprendre à la population que c'est notre histoire qui se trouve là, ça n’appartient pas à un parti politique, ou à un groupe, mais à l’ensemble des Réunionnais."

Autre instant de recueillement, la date du 20 décembre marque également un moment d'hommages aux esclaves qui se trouvent dans des cimetières oubliés. 

"Le 20 décembre, généralement, il y a des Réunionnais qui viennent se recueillir dans ce cimetière à Saint-Louis, chaque année. C'est un lieu qui est chargé d’émotion, il faut venir le découvrir, c'est une façon de prendre en considération le passé ! De se dire qu’il y a vraiment quelque chose qui nous appartient et qu’il faut le prendre, en termes de mémoire, quand on s'en approprie cette mémoire, il y a aussi une volonté de transmission, on a ce devoir de mémoire mais aussi un devoir de transmission, pour ne jamais oublier. On ne prend pas cela comme un poids pour nous inquiéter ou nous peser, mais pour nous libérer ensuite" insiste François Valeama.

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- Au Port : trois cimetières historiques ouvrent leurs portes au public ce dimanche - 

Au Port, sous la centrale thermique d’EDF, se trouve le cimetière dit des Piémontais, il s'agit là du cimetière le plus ancien de la ville.

Il est accessible uniquement le 1 er novembre de chaque année et sur présentation d’une pièce d’identité.

Bruno Leperlier, responsable des Archives de la ville du Port, en donne l’histoire : "On dit cimetière dit des Piémontais car les ouvriers du Piémont qui étaient spécialisés dans la construction de tunnels sont venus à La Réunion entre 1878 et 1882 pour le projet du chemin de fer. L'hypothèse porte sur le fait qu'à la suite d'accidents, à la suite de décès, ils auraient été enterrés ici". Écoutez.

Cependant, une autre hypothèse qui est avancée par des historiens, explique Bruno Leperlier notamment par l'historien Prosper Eve : "Il a retrouvé dans les archives qu'on avait déjà sur ce site, avant même l'arrivée des ouvriers du Piémont peut-être, un cimetière de seconde classe et voire même un cimetière où on enterrait les esclaves". 

Prosper Ève, en fait mention dans son livre "Les cimetières de La Réunion – contribution pour servir une histoire des mentalités", édité en 1994. Dans cet ouvrage, il explique qu'il y a des traces écrites authentiques d'un cimetière, "d’environ 500 m2" mentionné dans une délégation datant de 1835, éditée par les élus du conseil municipal de Saint-Paul, citant un cimetière de seconde zone, "où meurt de temps en temps, soit un libre, soit un noir". 

Toujours au Port, les cimetières dit ‘la peste’ (Rue de Bordeaux) et ‘grippe espagnole’ (Butte Citronelle) sont des cimetières anciens qui renferment une part d’histoire.

Dans le premier cas, il s'agit de la Peste Bubonique de 1899, un bateau de la compagnie Les messageries Maritimes fait entrer la peste dans la ville, un cimetière est alors ouvert en urgence pour enterrer les victimes.

Au sujet du cimetière de la Butte-Citronnelle, Bruno Leperlier raconte : "c'est un cimetière historique et très important, on fait référence à la fin de la première guerre mondiale où quand les personnes qui ont combattu pour la France reviennent en Afrique et à la Réunion, le bateau Le Madonnat va faire entrer à la Réunion la grippe espagnole et qui va toucher toute la Réunion, on a dû trouver une parcelle pour enterrer les personnes et c'est devenu le cimetière de la grippe, la grippe espagnole dans le quartier Butte-Citronnelle".

Ils n'ont peut-être pas tous de noms, mais ils ont existé.

À La Réunion, l’hommage aux ancêtres et aux oubliés continue jusqu’au 20 décembre, lorsque l’île célèbre l’abolition de l’esclavage. Des familles se réunissent alors, afin de rendre un hommage à ceux qui sont partis parfois dans une grande indifférence, sans sépulture, sans nom, un moyen encore une fois, à la grande époque du Code noir, d’effacer des mémoires qui perdurent pourtant aujourd’hui. 

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