Déficit à l'Université de La Réunion : une situation préoccupante mais "pas catastrophique", selon Jean-François Hoarau

  • Publié le 2 avril 2026 à 05:25
jean-françois hoarau , president de l'universite de la réunion

Le président de l’Université de La Réunion nommé en février 2025, Jean-François Hoarau, fait face à une équation délicate : redresser les finances tout en réformant une institution fragilisée par des années de dysfonctionnements. Dans une interview accordée à Imaz Press, il revient sur un déficit de 6,3 millions d’euros, les réformes engagées et les défis à venir. Si la situation est préoccupante, elle n'est "pas catastrophique", assure-t-il notamment (Photo Richard Bouhet/www.imazpress.com)

Avec un déficit qui atteint 6,3 millions d’euros, l’Université de La Réunion fait face à une situation sous tension. Mais pour le président, l’essentiel est ailleurs : comprendre les causes.

"La bonne nouvelle, malgré tout, c’est qu’on comprend maintenant pourquoi il y a un tel écart entre ce qui était prévu et ce qui est finalement constaté", affirme-t-il. 

Il rappelle que le budget 2025 a été voté avant son arrivée. L’exécution réelle a donc révélé des écarts importants, en grande partie liés à un effet de rattrapage massif.  "C’est un rattrapage sur quasiment quatre ans qu’on a réalisé", souligne Jean-François Hoarau. 

Ce rattrapage concerne notamment des dépenses restées en attente : heures complémentaires non payées, vacations, indemnités obligatoires ou encore factures impayées, comme celles d’énergie. À lui seul, cet ajustement représente plusieurs millions d’euros. Une fois ces éléments isolés, "la situation apparaît moins dégradée qu’elle n’y paraît", dit-il. 

Une masse salariale sous pression -

Le second facteur de déséquilibre est la masse salariale. "On a un dépassement d’à peu près 3,5 millions de masse salariale non financée", indique le président de l'Université.

Un déficit récurrent, installé depuis plusieurs années, qui oblige aujourd’hui la nouvelle équipe à envisager des mesures d’ajustement. "Probablement des gels de postes, des arrêts de contrats", regrette-t-il. 

Selon les estimations, une cinquantaine de contrats pourraient être concernés, en fonction du calendrier fixé avec le rectorat. Une échéance courte rendrait les décisions plus brutales, tandis qu’un étalement sur plusieurs années permettrait un ajustement plus progressif.

Une situation d’alerte, mais pas encore critique

Malgré ces difficultés, Jean-François Hoarau insiste sur le fait que l’Université n’est pas en crise ouverte. "Nous sommes en situation de creux et non pas de plan de retour à l’équilibre", tient-il à souligner. 

Il décrit une trajectoire en trois étapes : l’alerte, le plan de redressement (PREF), puis la mise sous tutelle. "Nous, on n’est vraiment qu’au premier cran de cette trajectoire", insiste-t-il. 

L’objectif est donc d’agir rapidement pour ne pas franchir un seuil critique. L’établissement travaille étroitement avec le rectorat pour construire des solutions.

"Nous travaillons main dans la main avec le rectorat pour suivre pas à pas l’évolution de nos finances", dit Jean-François Hoarau.

- Une Université structurellement sous-dotée -

Au-delà des difficultés internes, le président pointe un problème plus large : le financement de l’enseignement supérieur à La Réunion.

"La Réunion est très, très largement en dessous de la moyenne nationale" en matière de dotation par étudiant, note Jean-François Hoarau.

Avec 19.000 étudiants, l’écart représente un manque à gagner estimé à 22 millions d’euros par an. "Ce sont 22 millions annuels que l’on devrait avoir", lance-t-il.

Une situation qui, selon lui, limite fortement les capacités de développement de l’établissement et justifie une demande d’accompagnement renforcé de l’État. "Ce n’est pas un caprice, c’est une réalité", insiste le président de l'Université.

- Une gouvernance à refonder après des années de dysfonctionnements -

L’Université sort également d’une période marquée par des critiques sévères sur sa gestion, notamment après la suspension de l'ancien président Frédéric Miranville, suspecté de harcèlement.

Un rapport du Haut conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres) a par ailleurs pointé des dysfonctionnements importants sur les années précédentes.

"Nous la partageons totalement et nous avons pris ce rapport comme une feuille de route", souligne Jean-François Hoarau.

Parmi les problèmes identifiés figure notamment une gestion qualifiée de clientéliste. Pour y répondre, la nouvelle équipe a mis en place un collège d’éthique indépendant, chargé de contrôler les pratiques et d’alerter en cas de dérives.

Parallèlement, une réorganisation administrative est en cours pour améliorer l’efficacité du fonctionnement interne. L’offre de formation a également été revue. "Nous sommes revenus à une offre de formation soutenable", dit-il. 

L’objectif est de proposer des formations adaptées aux moyens réels de l’Université, après une période où certaines heures n’étaient pas financées.

- Un climat social dégradé à reconstruire -

Autre héritage difficile : les tensions internes. "Ça remonte à plus de 20 ans, avec une Université structurée sur le format de la guerre de clans", rappelle Jean-François Hoarau.

Ce fonctionnement a progressivement installé des divisions profondes entre personnels, avec des conséquences concrètes sur les conditions de travail. "On arrive aujourd’hui avec des gens qui ne peuvent plus parler et qui ne peuvent plus travailler ensemble."

Face à cette situation, la présidence adopte une approche progressive, basée sur l’observation et l’enquête. "On n’apportera pas une réponse du jour au lendemain, ça prendra du temps", admet l'administration.

Des enquêtes administratives sont menées en cas de signalement, notamment sur les risques psychosociaux, afin d’identifier précisément les problèmes et d’y apporter des réponses adaptées.

- Restaurer la crédibilité de l’institution -

Si la qualité de l’enseignement n’est pas directement remise en cause, c’est l’image globale de l’Université qui a souffert ces dernières années. "La crédibilité de l’Université a pris un coup", regrette Jean-François Hoarau. "Le dialogue avec plusieurs partenaires, notamment institutionnels et économiques, s’était dégradé. La priorité est désormais de rétablir ces relations", dit-il.

"Nous sommes en train de rétablir tous ces canaux de communication."

Dans cette optique, une fondation partenariale est en projet pour associer davantage le monde socio-économique au développement de l’Université.

Le président assume également une ligne claire sur les relations politiques. "L’Université n’est pas là pour faire de la politique, mais pour rassembler les différentes sensibilités", assure-t-il, alors que des critiques ont été formulées à son encontre après sa présence au conseil municipal d'installation de Camille Clain, à l'Entre-Deux. 

L’Université accueille aujourd’hui environ 19.000 étudiants, un chiffre stabilisé depuis plusieurs années. Mais la situation financière pourrait, à terme, limiter les capacités d’accueil ou l’offre de formation.

"Nous n’avons pas supprimé de filières, mais si la situation devait être plus difficile, cela pourrait arriver", comme cela a déjà été le cas ces dernières années dans plusieurs universités à travers le pays.

Pour autant, le président se veut rassurant sur l’état global de l’établissement. "La situation n’est pas catastrophique. Elle est totalement gérable", assure-t-il. 

Il souligne notamment des marges de progression en matière de gestion, comme le recouvrement de financements non perçus. "On a à peu près 2 millions d’euros qui ne sont pas rentrés dans les caisses de l’université", souligne-t-il.  Ces fonds "existent, mais n’ont pas été récupérés faute de démarches administratives abouties". 

- Trois ans pour redresser la trajectoire -

La feuille de route est désormais fixée : trois ans pour stabiliser la situation et relancer l’université. Des discussions sont en cours avec le rectorat et l’État pour formaliser un contrat d’objectifs et de moyens, conditionné à des engagements de performance.

"Nous savons très exactement ce qu’il faut faire aujourd’hui", assure Jean-François Hoarau. Le chantier s’annonce exigeant, avec des décisions parfois difficiles à assumer. "Ce n’est jamais agréable d’annoncer qu’il faudra arrêter certains contrats", confie-t-il.

Mais le président veut inscrire cette action dans une ambition plus large : "Ce n’est pas seulement le projet de l’université, c’est un projet pour la jeunesse réunionnaise."

as/www.imazpress.com / [email protected]

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