Au tribunal judiciaire de Saint-Denis : un film inĂ©dit pour sensibiliser aux violences intrafamiliales

  • PubliĂ© le 8 septembre 2025 Ă  12:20
Emmanuelle Wancongne

À La RĂ©union, territoire particuliĂšrement marquĂ© par les violences intrafamiliales, la justice a choisi une voie inĂ©dite pour interpeller les auteurs et prĂ©venir la rĂ©pĂ©tition des drames : un film de sept minutes en crĂ©ole, projetĂ© en ouverture des audiences correctionnelles spĂ©cialisĂ©es. RĂ©alisĂ© par l’autrice rĂ©unionnaise Sabrina Hoarau, le projet a Ă©tĂ© dĂ©veloppĂ© sous la houlette de la prĂ©sidente du tribunal judiciaire de Saint-Denis, Emmanuelle Wacongne. La premiĂšre projection est prĂ©vue mi-septembre 2025 (Photo RB/www.imazpress.com)

Depuis plusieurs annĂ©es, la juridiction dionysienne est confrontĂ©e Ă  une masse importante de dossiers liĂ©s aux violences intrafamiliales (VIF). Violences conjugales, violences sur enfants, violences sexuelles : les cabinets d’instruction comme les juges des enfants croulent sous les affaires. Constatant l’ampleur du phĂ©nomĂšne, le tribunal a mis en place dĂšs juin 2023 un pĂŽle VIF, avant mĂȘme que la loi ne l’impose. AttachĂ©s de justice, coordonnateurs et rĂ©fĂ©rents y travaillent Ă  fluidifier l’échange d’informations entre parquet, instruction, juges aux affaires familiales et juges d’application des peines.

Le nombre de plaintes pour violences intrafamiliales est en hausse. Les victimes se prĂ©sentent plus facilement auprĂšs de la police ou de la gendarmerie. Cette Ă©volution tient Ă  une meilleure information des familles, au rĂŽle des associations qui encouragent les victimes Ă  franchir le pas, mais aussi Ă  une formation renforcĂ©e des forces de l’ordre. Des rĂ©fĂ©rents VIF existent dĂ©sormais dans chaque service de gendarmerie et de police, pour amĂ©liorer l’accueil et l’orientation. Les magistrats eux-mĂȘmes sont appelĂ©s Ă  se former spĂ©cifiquement sur les violences intrafamiliales, Ă  travers des stages Ă  l’École nationale de la magistrature.

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 -  Des audiences spécialisées  -

Au-delĂ  des violences physiques, la justice s’attache de plus en plus Ă  repĂ©rer les situations de "contrĂŽle coercitif", caractĂ©risĂ©es par une emprise psychologique et un contrĂŽle permanent exercĂ© par un auteur sur sa victime. Ce type de comportement, souvent banalisĂ©, est un indicateur fort de dangerositĂ©, notamment lors des sĂ©parations. La notion est dĂ©sormais intĂ©grĂ©e dans les ordonnances de protection. Elle permet d’agir en amont, avant qu’un drame ne survienne.

Dans ce contexte, des audiences correctionnelles dĂ©diĂ©es aux VIF sont organisĂ©es deux fois par mois. Chacune traite huit Ă  dix dossiers longs, oĂč la parole des victimes occupe une place centrale. Avocats spĂ©cialement formĂ©s, associations d’aide aux victimes comme l’ARAJUFA et le RĂ©seau VIF, permanences du barreau : tous les acteurs sont mobilisĂ©s. Les victimes sont contactĂ©es en amont, prĂ©parĂ©es et accompagnĂ©es. Pour Emmanuelle Wacongne, prĂ©sidente du tribunal judiciaire de Saint-Denis, il fallait aller plus loin : donner Ă  ces audiences une dimension cathartique et pĂ©dagogique, qui dĂ©passe la stricte sanction pĂ©nale.

- Le choix du cinéma -

C’est dans cet esprit qu’est nĂ© le projet de film, portĂ© par la rĂ©alisatrice rĂ©unionnaise Sabrina Hoarau et dĂ©veloppĂ© sous la houlette d’Emmanuelle Wacongne. "Les violences intrafamiliales relĂšvent de l’horreur et de l’incomprĂ©hensible", explique la rĂ©alisatrice. Le cinĂ©ma est apparu comme le vecteur idĂ©al pour provoquer une prise de conscience. Pendant plusieurs mois, l’autrice a travaillĂ© avec une sociĂ©tĂ© de production locale. Le tournage a mĂȘme eu lieu dans l’enceinte du tribunal, renforçant la dimension rĂ©aliste.

Le rĂ©sultat : un court-mĂ©trage d’environ sept minutes en crĂ©ole, qui raconte l’histoire d’un jeune homme trentenaire, mĂ©tis, jugĂ© pour avoir tuĂ© sa compagne enceinte. Au fil du rĂ©cit, on dĂ©couvre un passĂ© marquĂ© par les violences, la reproduction des schĂ©mas familiaux, la culpabilitĂ© et le dĂ©ni. La figure de la mĂšre, poussĂ©e au suicide par un conjoint violent, occupe une place centrale. "À La RĂ©union, la mĂšre est le socle", souligne la rĂ©alisatrice. Confronter l’auteur Ă  sa mĂšre, mĂȘme symboliquement, c’est le placer face Ă  la justice, Ă  sa famille et Ă  la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre.

 - Un film qui parle aux auteurs de violences -

Le choix de ce registre, proche de l’horreur, et de personnages ancrĂ©s dans la rĂ©alitĂ© rĂ©unionnaise, vise Ă  provoquer l’identification. Contrairement aux films pĂ©dagogiques mĂ©tropolitains souvent jugĂ©s trop Ă©loignĂ©s, celui-ci parle directement aux auteurs. Il sera diffusĂ© au dĂ©but de chaque audience, avant l’examen des dossiers. "L’idĂ©e est de rĂ©veiller quelque chose en eux", confie Emmanuelle Wacongne. Victimes et prĂ©venus assisteront ensemble Ă  la projection.

Le film n’est pas destinĂ© qu’au tribunal. Il pourra ĂȘtre utilisĂ© par le Service pĂ©nitentiaire d’insertion et de probation, par le centre de dĂ©tention de Domenjod, par les associations comme le RĂ©seau VIF et la RAJUFA dans le cadre des stages de sensibilisation. La discussion qui suivra avec les auteurs doit permettre d’ouvrir un espace de parole plus concret, plus adaptĂ© aux rĂ©alitĂ©s locales.

- Un préquel à l'étude -

Outre le soutien du Conseil dĂ©partemental de l’accĂšs au droit, les barreaux de Saint-Denis et de Saint-Pierre ont participĂ© au financement. DĂ©jĂ , un second film est Ă  l’étude : il s’agirait d’un "prĂ©quel", consacrĂ© aux violences physiques et psychologiques en amont du crime, pour montrer la graduation et la banalisation progressive qui mĂšnent au drame.

La premiĂšre audience avec projection se tiendra en septembre 2025. Une innovation judiciaire et artistique qui pourrait, si elle s’avĂšre efficace, ĂȘtre reproduite ailleurs. "Montrer jusqu’oĂč peut mener la violence, c’est peut-ĂȘtre empĂȘcher qu’elle ne recommence", rĂ©sume la prĂ©sidente du tribunal.

Si vous ĂȘtes victimes de violences conjugales, vous pouvez contacter le 3919, le numĂ©ro national de rĂ©fĂ©rence d’écoute tĂ©lĂ©phonique et d’orientation Ă  destination des femmes victimes de violences. Des conseillers sont disponibles 24h/24. La RĂ©union est le quatriĂšme dĂ©partement français en matiĂšre de violences intrafamiliales.

En cas d'urgence, le seul numéro à composer est celui de Police Secours.
Le 112, numéro d'urgence européen
Le 114 pour les personnes sourdes, malentendantes, aphasiques, dysphasiques
Le 115 pour la mise à l'abri pour un hébergement d'urgence
Le 15 pour les urgences médicales, ou le 18
Le 119 pour les enfants en danger
Le 08 019 019 11 pour les auteurs de violences conjugales

Vous pouvez signaler des faits de violences intrafamiliales en ligne, directement auprÚs du commissariat ou de la gendarmerie la plus proche sur le www.servicepublic.fr/cmi Anonyme et gratuit, ce tchat est accessible 24h/24 et 7j/7 pour échanger avec des policiers ou des gendarmes spécialement formés aux violences sexistes et sexuelles.

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is/www.imazpress.com/[email protected]

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2 Commentaires
Film SPL Estival
Film SPL Estival
4 mois

En attendant le film SPL Estival

SystĂšme
SystĂšme
4 mois

Encore une fois les Vif sont abordĂ©es sur le seul prisme des violences faites aux femmes ( je ne minimise pas cette cause) mais la problĂ©matique des enfants maltraitĂ©s est toujours laissĂ© de cotĂ© ( cf: commission d’enquĂȘte parlementaire sur l’ase). Quand aux rĂ©fĂ©rents Vif dans les gendarmeries ce ne sont que des postes administratifs (pour dire que cela existe) pour leurs rĂ©unions internes, je vous mets au dĂ©fi d’en rencontrĂ© un en cas de problĂ©matiques