Ce jeudi 18 avril 2026 élus, institutions et professionnels se sont rencontrés lors d'une réunion à Saint-Philippe. À l'ordre du jour : la crise économique provoquée par la fermeture de la RN2, après l’éruption du Piton de la Fournaise. Entre pertes de chiffre d’affaires massives, incertitudes et appels à l’aide, le tissu économique du sud sauvage vacille. (Photo Emmanuel Grondin / www.imazpress.com)
La tension était palpable ce jeudi, en fin de journée, à Saint-Philippe. Autour de la table, une soixantaine de commerçants, restaurateurs et acteurs économiques de la commune, face à plusieurs représentants institutionnels venus entendre leur détresse. Depuis la coupure de la RN2, ensevelie par la coulée de lave du Piton de la Fournaise, entré en éruption en février dernier, l’activité économique du secteur est fortement ralentie, voire à l’arrêt.
"L’enclavement actuel n’est plus une contrainte logistique. Il est devenu, pour de nombreuses très petites entreprises, un arrêt d’activité brutal", alertent la Chambre de commerce et d’industrie, la Chambre des métiers et le maire de Saint-Philippe dans un courrier adressé à l’État, la Région et la Casud. Le diagnostic est sans appel : "le tissu économique est à plat".
- Des pertes vertigineuses, une activité à l’arrêt -
Sur le terrain, les chiffres donnent le vertige. Certains professionnels évoquent des pertes de chiffre d’affaires allant jusqu'à 80 % en un mois, voire jusqu’à 100 % pour les cas les plus critiques. Une situation paradoxale, alors même que l’éruption attire des milliers de curieux.
"La coulée a généré beaucoup de tourisme, mais les gens sont juste de passage et ne consomment pas forcément sur place", constate Pierrick Robert, président de la CCIR. "Le contexte économique est déjà bien compliqué pour les petites et très petites entreprises de l’île et là, on est face à une véritable catastrophe économique".
Conséquence directe : certaines entreprises vacillent déjà. "Une entreprise d’hébergement touristique dépose le bilan. Elle était déjà en difficulté, mais avec cette crise, elle ne peut plus faire face", poursuit Pierrick Robert.
- "On survit, mais jusqu’à quand ?" -
Dans son restaurant, le dernier établissement avant d'arriver à la coulée du côté de Saint-Philippe, Honoré Dumont tente de tenir le cap. Mais la chute de fréquentation est brutale. "Il y a encore quelques mois je servais entre 120 et 150 couverts. Aujourd’hui, on peut avoir une dizaine de clients comme une cinquantaine. Les employés sont là, mais on n’a pas grand monde à servir".
Habitué des crises volcaniques, il puise une nouvelle fois dans ses réserves. "J’ai mis de côté un fond de roulement pour les imprévus ou les pannes de machine. Mais à chaque crise, on est obligé de repartir de zéro".
"Les gens de l’est ne viennent plus", constate le restaurateur. "Ils ne vont pas faire le tour de l’île juste pour venir au restaurant, surtout avec la hausse récente du prix de l’essence". Résultat : des services du soir supprimés, des commandes réduites et une trésorerie sous tension. "Pour l’instant, ce qui a été évoqué lors de la réunion de jeudi ne sont que des promesses. On attend du concret".
Même constat du côté de l’Auberge Guimard, nichée au cœur de la forêt de Mare Longue. "On passe de 110 couverts sur le service du dimanche à 40 depuis que la route est coupée", explique sa gérante, Magalie Guimard. "C’est tout un réseau économique qui est fragilisé. Les restaurateurs travaillent d'habitude avec les agriculteurs et les commerces de proximité… mais avec la crise tout le monde est impacté".
Pour elle, la situation est "plus que catastrophique". "On survit, mais jusqu'à quand ?Certaines entreprises ne peuvent pas survivre plusieurs mois comme ça, particulièrement celles qui n'ont pas de trésorerie".
- Un appel urgent à des mesures exceptionnelles -
Face à l’urgence, les acteurs économiques réclament des mesures fortes. Dans leur courrier commun, les chambres consulaires évoquent "un véritable séisme économique pour les territoires de Saint-Philippe et Sainte-Rose" et demandent notamment la mise en place de moratoires sur les charges sociales et fiscales, ainsi que la création d’un "Fonds Exceptionnel Volcan" pour soutenir directement les entreprises. "Chaque jour de retard dans le démarrage des travaux de rétablissement de la circulation et dans le déploiement de ces aides nous rapproche d'un désert économique irréversible", préviennent-ils.
Pierrick Robert plaide pour une réponse rapide, inspirée de précédents locaux. "À Cilaos, après la fermeture de la RN5, des aides d’urgence ont déjà été mises en place pour les entreprises du cirque. Il faut aujourd’hui une solution similaire".
- Entre résilience et inquiétude -
Malgré la colère et l’inquiétude, les professionnels tentent de garder la tête hors de l’eau. "On a vu une vraie résilience et une détermination des entrepreneurs locaux", souligne le président de la CCIR, dont les équipes accompagnent déjà les entreprises dans leurs démarches (mise en place du chômage partiel, dossiers de demandes d’aides…).
Mais le temps presse. "On ne veut pas juste une bouée de sauvetage", insiste Magalie Guimard. "Il faut des aides immédiates. Il y a des chances que les aides proposées arrivent dans plusieurs mois, à cause de la lenteur administrative. Certains ne tiendront pas jusque-là".
Dans cette commune du sud sauvage, la route est aujourd’hui coupée. Et avec elle, c’est tout un pan de l’économie locale qui bat de l'aile, suspendu aux décisions des pouvoirs publics et à la réouverture d’un axe vital.
Si sur le terrain des solutions à court terme sont attendues, les entrepreneurs de la zone espèrent aussi du changement sur le long terme. "Au-delà de cette crise, il faudrait communiquer davantage sur le sud sauvage et vanter sa richesse aux touristes mais aussi aux locaux".
En attendant des réponses concrètes, les professionnels de Saint-Philippe continuent de s’accrocher, entre débrouille quotidienne et espoir de jours meilleurs. Mais derrière cette résilience affichée, une réalité s’impose : sans mesures rapides et adaptées, certains ne passeront pas le cap. Dans le sud sauvage, l’urgence n’est plus seulement de rouvrir une route, mais bien de sauver tout un écosystème économique.
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