Parfois moquées ou minimisées, les revendications des lycéens de La Réunion sont pourtant pertinentes et connectées à des difficultés factuelles rencontrées au cours de leur scolarité. Des difficultés, comme le manque chronique de personnel ou l'opacité de Parcoursup, signalées depuis longtemps par leurs enseignants et qui, désormais, font planer l'ombre d'une crise majeure sur le système éducatif français. Reste à voir si la mobilisation en cours permettra d'amener des réponses à ces problématiques. (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)
Les débordements ont pu faire oublier l'essentiel dans cette mobilisation des lycéens. Lancée le 21 septembre 2026 dans un établissement de Créteil, la grogne a mis une dizaine de jours supplémentaires pour gagner La Réunion. Au Tampon, le jeudi 1er octobre, près de 400 élèves se sont mobilisés devant le lycée Roland-Garros, bientôt suivis par d'autres lycées du sud, à Boisjoly Potier et à Ambroise Vollard. Ces rassemblements ont pu donner lieu à des heurts avec la police.
Des heurts qui ont parfois masqué une réalité. Celle que les revendications posées par les élèves du secondaire font écho à des difficultés réelles dans le domaine de l'éducation.
Ces difficultés liées à l'insuffisance de moyens humains, à Parcoursup ou à un bâti inadapté sont martelées depuis de nombreuses années par les enseignants auprès de leur hiérarchie. En vain.
"Les revendications des lycéens sont légitimes et elles se placent dans la droite ligne des nôtres.", affirme Antoine Laurenti, co-secrétaire départemental de la FSU Éducation. "Vouloir ramener cette grève à des violences, qui ne sont pas généralisées, c'est passer à côté de leur message, qui souligne plutôt que les conditions de travail et d'apprentissage sont de plus en plus difficiles."
Ne s'arrêter qu'à certains slogans ou pancartes humoristiques brandies par des lycéens ferait ainsi passer à côté du sérieux des problématiques qui traversent le secteur de l'enseignement.
À commencer par le sous-effectif chronique du corps enseignant. Un sous-effectif qui entraîne des difficultés dans les remplacements en cas d'absence de professeurs. Autre effet négatif de ce manque global d'enseignants, celui de voir des classes surchargées dans les lycées, qui sont peu propices à une pédagogie qualitative.
Pour rappel, 90 postes de professeurs, dont 65 dans les collèges et lycées, ont été supprimés dans l'académie de La Réunion à la rentrée 2026. Une réduction que le rectorat justifie par la baisse démographique chez les élèves réunionnais.
Un argument qui ne convainc pas vraiment Jérôme Motet, vice-président du SNALC Réunion. "Ça ne tient pas la route. La baisse démographique ne se voit pas dans les effectifs des classes où il y a toujours beaucoup de monde. Et quand bien même ça aurait un effet immédiat, ça se verrait surtout en primaire avec les générations les plus jeunes. Alors pourquoi supprimer des postes au lycée ?"
Lire aussi - Colère lycéenne à La Réunion : l'intersyndicale appelle à rejoindre la mobilisation
- Un bâti scolaire en cours d'adaptation -
Autre écueil que soulignent les lycéens dans leur colère, celui de la chaleur dans des bâtiments inadaptés à ces conditions climatiques. Une chaleur qui ne peut aller qu'en augmentant, en intensité et surtout en durée, au vu du dérèglement climatique.
Interrogée sur ce point, la Région, propriétaire du foncier dans les lycées et chargée de la rénovation des locaux, estime jouer son rôle et prend ses responsabilités.
"Nous avons installé 1.800 brasseurs d'air en 2025 et 90% des salles de classe du territoire en sont équipées", pose Céline Sitouze, vice-présidente en charge de l'éducation. "Par ailleurs, nous allons déminéraliser 11 lycées cette année, notamment en replantant des arbres. Ce qui représente un budget de 250.000 euros par lycée." Pour réaliser ce chantier sur l'ensemble des établissements, cela représenterait ainsi plus d'une dizaine de millions d'euros.
Pour Céline Sitouze, la Région n'a pas à rougir de son action dans les lycées. "Localement, il n'existe pas de situation d'insalubrité récurrente comme on peut parfois le voir dans l'Hexagone. C'est une priorité de cette mandature puisqu'un tiers du budget de la collectivité est consacré à l'éducation et à la formation professionnelle, soit 310 millions d'euros par an."
Les chiffres valident cet engagement puisque la Région Réunion investit 4.871 euros par an et par lycéen alors que la moyenne nationale, en 2025, n'est que de 3.248 euros.
- Des appréhensions face à un avenir bouché -
Toutefois, cet investissement financier n'est pas suffisant pour dissiper les craintes des lycéens. Des craintes qui évoquent un avenir bouché et une impossibilité de se projeter sereinement dans des études supérieures. Notamment à cause du tri opéré par Parcoursup, porte d'entrée vers ces études.
"Parcoursup, c'est une machine à sélection. Il y a des dysfonctionnements qui existent depuis sa création en 2018-2019. Rien n'est transparent et les algorithmes proposent des choix qui ne sont pas logiques", Rayan Remtoula, vice-président étudiant à l'université de La Réunion.
Selon le représentant des étudiants, la mobilisation des lycéens est compréhensible. "Il y a une vraie appréhension autour des études en ce moment. On a l'impression qu'il y a une sélection par l'argent qui se dessine avec des frais d'inscription qui pourraient peut-être augmenter à l'avenir." Un scénario loin d'être fictif, puisque le gouvernement avait prévu d'instaurer des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires. Une mesure sur laquelle, il a, depuis, fait marche arrière.
Les élèves ne sont pas les seuls à poser un regard critique sur leur scolarité. C'est aussi le cas de leurs parents.
"Les parents alertent sur les conditions d'enseignement, mais ne sont pas entendus, car notre avis n'est que consultatif mais pas décisif.", indique Isabelle Poncharville, présidente de Fédération des parents d'élèves de l'enseignement public (PEEP) à La Réunion. La représentante des parents d'élèves pointe notamment du doigt les difficultés pour les lycéens à s'orienter correctement et à trouver leur voie.
"C'est paradoxal, il existe beaucoup d'outils en matière d'orientation, mais ça ne fonctionne pas." Pour preuve, la commission de droit à l'erreur, qui permet à un élève de seconde de changer d'orientation, a vu ses chiffres exploser. En 2025, 380 élèves avaient fait une demande auprès de cette commmission. En 2026, 890 dossiers ont été déposés.
- Une solidarité des syndicats avec les revendications des lycéens -
Cette errance en matière d'orientation n'est pas le seul signe du malaise qui touche les lycéens. Pour Daniel Amouny, président de la Fédération des Conseils de Parents d'Élèves (FCPE), la problématique est bien plus large. "Nous assistons à une crise profonde du système scolaire, à une casse, qui vise à créer une école à deux vitesses. Avec ce contexte, il n'est pas étonnant que les enfants aient du mal à se projeter dans l'avenir et dans le monde professionnel."
Pour autant, s'ils disent comprendre et partager les revendications des lycéens, les représentants des parents d'élèves réprouvent les tensions constatées entre les forces de l'ordre et les élèves. "Nous sommes inquiets face à cette violence. En tant que parents, nous soutenons les manifestations pacifiques", affirme Isabelle Poncharville. Daniel Amouny, va même plus loin. "La FCPE n'a jamais appelé à la violence. Les violences sur les policiers et sur les jeunes sont inacceptables. Mais, surtout, il n'est pas normal que des enfants soient chassés et violentés par des adultes. Il ne faut pas oublier que ce sont des enfants."
C'est pour éviter ces débordements qu'une intersyndicale, incluant la CGTR, la FSU, FO et Solidaires, appellent à soutenir les revendications lycéennes ce mardi 6 octobre.
Des manifestations sont prévues devant la préfecture de Saint-Denis et la sous-préfecture de Saint-Pierre pour porter ces revendications et les représentants syndicaux appellent leurs adhérents à se tenir aux côtés des lycéens pour éviter les débordements, mais aussi pour les protéger de possibles violences policières. Dans un communiqué de presse, l'intersyndicale s'interroge en ces termes : " la responsabilité de l'État n'est-elle pas aussi de garantir à la jeunesse les conditions nécessaires pour apprendre et réussir ?"
Interpellé sur l'évolution de la mobilisation lycéenne à La Réunion, le rectorat se dit attentif et ouvert au dialogue pour faire remonter les doléances des élèves jusqu'au ministère de l'Education nationale.
Peut-être que cette administration serait inspirée d'évoquer une requête déjà ancienne formulée par la FSU pour améliorer les conditions d'enseignement localement, comme l'exprime Antoine Laurenti. "Il faudrait que le système d'éducation prioritaire, qui s'arrête au niveau collège, soit aussi appliqué aux lycées. Ça ferait une vraie différence en termes de moyens. Mais on a l'impression que le ministère écoute, mais est-ce qu'il entend vraiment ?" Une question qui, pour l'instant, reste ouverte.
fb/www.imazpress.com/[email protected]

Comme un gros malaise.
Les moyens pour l'ecole en France sont faibles par rapport al moyenne de l'OCDE.