Près d'un millier d'enfants victimes de violences sexuelles en 2024, plus de 8.000 informations préoccupantes signalées l'année dernière et des professionnels débordés. À La Réunion, la protection de l'enfance fait face à une pression croissante... entre manque de moyens, difficultés de coordinations et parcours souvent douloureux pour les familles. (Photo Stephan Laï-Yu / www.imazpress.com)
À La Réunion, la protection de l'enfance demeure un enjeu majeur. Les chiffres sont alarmants : 995 enfants ont été victimes d'atteintes sexuelles en 2024, dont 382 dans un cadre intrafamilial, et 158 viols ont été recensés, en hausse de 23%, selon la gendarmerie.
- Un dispositif saturé à La Réunion -
Au-delà des violences, c’est l’ensemble du système de protection qui est sous tension. En 2025, 8.046 informations préoccupantes ont été reçues par la Cellule de recueil des informations préoccupantes (CRIP) du Département, confirmant une hausse continue ces dernières années. Près de 3.671 enfants sont aujourd’hui accompagnés ou placés au titre de l’Aide sociale à l’enfance (ASE).
Pour faire face à cet afflux, le conseil départemental a confié l’évaluation d’environ 1.000 situations à un prestataire externe, la Scopad, mobilisant 11 professionnels (éducateurs spécialisés et psychologues), grâce à une subvention annuelle de 497.022 euros.
Contacté par Imaz Press, le Département assure maintenir "un haut niveau de vigilance" et insiste sur l’exécution "dans les meilleurs délais" des décisions judiciaires de placement, ainsi que sur un suivi étroit des situations via la CRIP.
Mais sur le terrain, beaucoup estiment que ces mesures restent insuffisantes face à une situation qui se dégrade. "Je qualifierais l’état de l’aide sociale à l’enfance de délabré sur notre territoire", confie ainsi Samuel*, éducateur spécialisé.
- "L'impression d’éteindre un incendie avec un verre d’eau" -
Selon lui, l’augmentation du nombre de familles suivies n’a pas été anticipée. "Les services font face à un très grand nombre de situations sans que les moyens humains et financiers ne suivent. Les professionnels ont l’impression d’éteindre un incendie avec un verre d’eau", explique-t-il.
La charge de travail ne cesse d’augmenter depuis plusieurs années, sans que les effectifs ne progressent au même rythme. Résultat : les équipes travaillent souvent dans l’urgence. "Le temps manque pour accompagner correctement les parents et les enfants. On est constamment dans la gestion de crises", poursuit Samuel*.
En décembre 2025, les agents de l’ASE de Saint-Denis organisaient un débrayage pour alerter, une nouvelle fois, sur le manque de moyens.
- Des places qui manquent pour accueillir les enfants -
Autre difficulté majeure : le manque de solutions d'accueil. À La Réunion, 938 assistants familiaux sont recensés, dont 832 recrutés directement par le Département. Malgré cela, les besoins restent supérieurs aux capacités.
Pour y répondre, des dérogations temporaires aux agréments peuvent être accordées, afin d’accueillir davantage d’enfants en urgence. Une pratique encadrée, mais qui témoigne des tensions persistantes. "Les équipes de placement familial doivent négocier au quotidien avec des familles d’accueil sur toute l’île pour trouver une place", explique l’éducateur.
Les structures d’accueil, comme les foyers de l’enfance ou les maisons d’enfants à caractère social, sont également saturées. Si des efforts ont été réalisés ces dernières années sur le plan immobilier, notamment avec la construction ou la rénovation d’établissements, les professionnels estiment que les moyens humains restent largement insuffisants.
- Des familles d'accueil surchargées mais passionnées -
Autre maillon essentiel du dispositif, les assistants familiaux. Eux aussi témoignent de conditions de travail de plus en plus difficiles. "On ressent la pression", confie Marion*, assistante familiale à Saint-Denis depuis plus de 30 ans. "Tout ce qui pêche au niveau du Département et de l'ASE nous impacte".
Face au manque de places, des familles d'accueil se retrouvent à dépasser leur capacité d'accueil. "Certains ont un agrément pour trois enfants et on leur confie un quatrième, avec une dérogation. On nous dit que c'est temporaire mais dans les faits, l'enfant reste parfois bien plus longtemps", explique Marion*.
Elle pointe un manque de moyens humains et des difficultés de communication avec les services. "Pour avoir quelqu'un, c'est compliqué. Les mails restent parfois sans réponse. On ressent clairement le manque de personnel", souligne l'assistante familiale.
Au-delà de l’accueil quotidien, le métier implique également une charge administrative importante. "Ce n’est pas juste garder des enfants. Il faut rédiger des comptes rendus, envoyer des mails en permanence pour assurer le suivi et se protéger", précise Marion*. Malgré ces contraintes, elle évoque un métier-passion. "C’est une vraie vocation. On crée des liens très forts avec ces enfants. Ça m'a appris la patience et l’empathie", confie-t-elle. "J'adore mon métier et je le fais bien".
Mais cette exigence explique aussi pourquoi le métier peine à recruter. "C’est une grosse charge mentale. Beaucoup de personnes abandonnent en cours de route", observe-t-elle, alors même que le manque de familles d’accueil se fait de plus en plus sentir sur l’île.
De son côté, le Département affirme mener une politique de recrutement active, avec l’organisation de plusieurs jurys chaque année pour renforcer le vivier de familles d’accueil.
- Des difficultés de coordination et de suivi -
Plusieurs associations pointent également un manque de coordination entre les différents acteurs de la protection de l'enfance. C'est notamment le constat de l'association EPA - Écoute-moi, Protège-moi, Aide-moi, dont la présidente, Jessy Yong Peng, alerte depuis plusieurs années sur les mêmes failles : communication insuffisante entre les institutions, turnover important des professionnels et manque d'outils communs.
"Certaines décisions judiciaires peuvent également être difficiles à comprendre pour les familles ou les associations, notamment lorsque les procédures civiles et pénales ne sont pas suffisamment croisées", déplore Jessy Yong Peng.
Parmi les évolutions envisagées figure la mise en place d’un juge aux affaires familiales (JAF) d’urgence au tribunal judiciaire de Saint-Denis, afin de mieux coordonner les situations familiales mêlant justice civile et pénale. "C’est une avancée mais elle reste timide, dépendante de la volonté humaine des décisionnaires", insiste la présidente d'EPA.
- Le placement, une épreuve pour les familles -
Pour les parents concernés, le placement d’un enfant peut être vécu comme un véritable choc. Sophia*, mère de deux enfants placés depuis 2021 à la suite de violences intrafamiliales, décrit un processus brutal. "Le placement est violent, rien ne nous prépare à ça", raconte-t-elle.
Ses deux enfants ont été placés dans deux familles d’accueil différentes, alors qu’ils étaient très proches. "La loi prévoit normalement que les fratries soient placées ensemble quand c’est possible, mais ce n’était pas le cas pour nous", explique-t-elle. Sa fille, aujourd’hui adolescente, aurait ensuite subi des maltraitances dans sa première famille d’accueil. "Elle a attendu deux ans avant de parler. Elle avait peur. À huit ans, elle parlait déjà de suicide", affirme la mère.
Face à l’absence de réaction rapide des institutions, Sophia* a décidé de mener une grève devant la Maison départementale de Saint-Louis pour demander un changement de famille d’accueil. Sa fille a finalement été placée ailleurs en 2023.
- Des parcours administratifs complexes -
Aujourd’hui, les deux enfants vivent toujours séparément. En début d'année, la plus jeune a fugué de son école pour rejoindre la famille d’accueil de son frère. "Ils ont un lien très fort et la famille est prête à accueillir les deux. Ce qui bloque pour l'instant, c’est administratif", explique Sophia*, qui a saisi le tribunal administratif pour tenter de faire réunir ses enfants.
La mère déplore également un manque de communication avec les institutions. "On découvre souvent les problèmes lors des audiences au tribunal. J'aimerais être informée de ce qui se passe dans la vie de mes enfants, je reste leur maman", regrette-t-elle.
Malgré ces difficultés, plusieurs initiatives tentent d’améliorer la situation : renforcement des dispositifs d’écoute des enfants, développement de formations spécialisées ou encore création de structures d’accueil supplémentaires. Mais pour de nombreux acteurs du terrain, ces avancées restent fragiles face à l’ampleur des besoins.
"Le public est la première victime du manque de moyens", estime Samuel*. Alors que la parole autour des violences faites aux enfants s’est, petit à petit, libérée ces dernières années, les professionnels et associations appellent désormais à passer des constats aux actions concrètes.
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* prénoms d'emprunt
